Remonter la pente
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Genèse 45, 1-8 & 14-15
Vous savez, on dit que toute bonne prédication se fait en ayant la Bible dans une main et le journal dans l’autre. Sages remarques que voici! Mais, pour être honnête envers vous, j’en ai tellement assez des nouvelles à la télévision que je vous épargne les plus récents potins concernant les puissants.
Ce choix ne devrait pas nous laisser croire, cependant, que les puissants sont inoffensifs. Bien au contraire, nombre de gens souffrent terriblement à cause d’eux en ce moment même. Toutefois, j’ai pour conviction de laisser le Seigneur agir et de faire confiance à sa Parole… ainsi qu’à l’expérience humaine. Tous ces bourreaux de la Création, comme le disait le psalmiste, ne finissent-ils pas par flétrir comme l’herbe[1]? Peut-être avez-vous déjà fait expérience de ces gens qui vous ont profondément blessé et qui, des années après, apparaissent devant vous dans un état d’indigence. Vous, vous avez refait votre vie et, eux, ont quasiment tout perdu. Vous êtes devenu une gerbe vigoureuse tandis que la leur finit par s’incliner.
En cela, l’histoire de Joseph peut nous être familière. Comme nombre d’entre nous, Joseph a traversé de grave épreuves. Des épreuves qui ont dû le marquer au fer rouge, mais des épreuves qu’il n’a pas traversées seul pour autant, Dieu ayant toujours été présent auprès de lui comme il est présent auprès de nous.
L’histoire – et les malheurs – de Joseph débutèrent par un rêve, un présage dans lequel il vit une gerbe lui appartenant[2]. Celle-ci se dressait alors que toutes les autres fléchirent et s’inclinèrent devant elle. Ce n’est pas très surprenant que les frères de Joseph n’accueillirent pas très bien le songe aux allures de prophétie. Se pourrait-il que leur petit frère recherchait à avoir l’ascendant sur eux? Prêts à tout pour ne pas perdre leurs privilèges, voici qu’ils commettent l’irréparable. Non seulement ils vendent leur frère comme esclave en Égypte, mais trempent de même son manteau dans le sang pour le faire croire mort à son père qui le chérissait profondément.
Pourtant, Joseph a gardé confiance en son Seigneur et sauveur. Il a, par la grâce seule de Dieu, refait sa vie. Joseph a fait beaucoup du chemin grâce aux dons de Dieu. Interprétant un rêve, il en arriva à prévoir une famine qui allait dévaster le pays ainsi que les alentours. Usant de la sagesse du Seigneur pour le bien du peuple, Joseph alors prend des dispositions pour assurer la survivance des Égyptiens, sa famille d’accueil. Ainsi, le petit Joseph grandit ; il devint grand à la cour de Pharaon.
Or, un jour, qui voit-il venir quémander des vivres? Voilà ses frères qui l’ont vendu et fait passer pour mort. Ses frères qui, maintenant humiliés et affamés, ne le reconnaissent même pas et croient ainsi parler à un simple haut-fonctionnaire égyptien. À ses frères mendiant leur pain, Joseph aurait eu toutes les raisons de les châtier pour ce qu’ils lui ont fait subir. Il aurait pu les laisser mourir de faim ou laisser le fouet leur administrer une leçon exemplaire. Peut-être, même, aurait-il été juste de les mettre au gibet. Oeil pour oeil, dent pour dent, vous connaissez bien l’expression. Pourtant, au lieu de répondre à cette tentation qui a dû être la sienne, Joseph choisit autre chose que la vengeance. Il écoute plutôt son coeur touché par la misère de ceux dont la vie dépend maintenant de lui.
Voyez-vous, jamais un passage du Premier testament n’aura, selon moi, autant incarné le commandement de l’amour ainsi que la grâce de Dieu. Joseph – tout comme nous – est bel et bien cette gerbe qui, grâce au Seigneur, s’est tenue droite dans l’amour, enracinée dans la source de sa grâce. Il a résisté à la tentation de haïr et châtier en réponse à ses propres blessures.
Quelle belle histoire, n’est-ce pas ? Pourtant, cette histoire-là de la Bible n’aura jamais été autant d’actualité pour nous. Alors que nous assistons à travers le monde – et pas seulement en Amérique – à un effritement de la fraternité et à la montée en puissance des égos, on peut se sentir tous petits. Jamais de mon temps à moi le commandement de l’amour n’aura été aussi pertinent et aussi difficile à appliquer.
Toutefois, comme l’histoire de Joseph nous le démontre, Dieu n’a pas terminé de nous étonner. Bientôt, le vent tournera – et il finit toujours par tourner en faveur des justes que le Seigneur soutient. Lorsque Dieu établira les petits au sommet de sa montagne et que, dans la pauvreté, les méchants mendieront leur pain, saurons-nous leur accorder notre clémence comme le fit Joseph? Lorsque les arbres seront desséchés, quand la mer sera dépouillée de ses fruits, saturée de boyaux pour alimenter l’intelligence artificielle et les tous égos de ce monde… Lorsque les ressources seront dilapidées et que la nuit profonde sera au milieu de nous, les orgueilleux reviendront certainement au Seigneur. Et nous, comme Joseph, devrons probablement choisir leur destin. Saurons-nous les accueillir et faire preuve de grâce malgré tout le mal qui nous a été fait ? Saurons-nous leur permettre de remonter la pente tout comme le Seigneur nous aida à en faire de même dans un moment d’épreuve?
Pas si vite !
Réfléchissons bien avant de répondre à cette question, car nous sommes tous et toutes des êtres humains de chair et de sang qui sont plus souvent qu’autrement enclin à oublier les leçons du Seigneur et à répondre par notre colère issue de nos blessures. En ces temps-là où les arrogants seront réduits à l’indigence, j’espère que nous pourrons nous rappeler que, amis comme ennemis, nous sommes tous frères et sœurs dans le Seigneur. Ainsi, pourrons-nous leur répondre tout en étant inspirés par l’histoire de Joseph : « Dieu m’a envoyé devant vous pour vous constituer des réserves de nourriture… vous permettre de vivre et à beaucoup d’entre vous d’en réchapper. Ce n’est donc pas vous qui m’avez envoyé ici, mais Dieu seul. »
Frères et sœurs dans le Christ, gardez ces paroles inscrites dans votre coeur, car elles déterminent non seulement votre présent, mais aussi votre avenir. Un jour, comme le disait Jésus, les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers[3]. Ce jour-là, j’espère que nous pourrons accueillir et offrir notre miséricorde à ceux et celles qui, autrefois aveuglés par leur égo, viendront quémander le pain du pardon et de la vie.
Qu’il en soit ainsi selon notre foi.
Amen
[1] Psaumes 37
[2] Genèse 37, 5-7
[3] Matthieu 20, 16