Tous et toutes consacrés!

image : Ebaso de Pixabay

Jean 15, 12-17

Ah, l’amour! L’AMOUR!

Si on se mettait en tête de recenser tous les films, toutes les chansons et les histoires écrites à propos de l’amour, on n’en aurait jamais assez d’une vie pour y arriver! Aimer est un sentiment complexe qui peut prendre toutes sortes de formes.

Quand on écoute une chanson ou qu’on visionne un film, vous n’êtes pas sans savoir que l’amour nous est présenté parfois comme une sorte – j’ose dire – d’état altéré où une personne se dévoue totalement à l’autre. La personne aimante, complètement subjuguée, se donne alors tout entier à son ou sa bienaimée. Il arrive même que, dans certaines situations, un tel dévouement à la limite de l’obsession donne parfois, hélas, de malheureux résultats. Blessé dans son amour, il arrive que la personne qui aime vienne à s’enflammer d’une colérique passion.

De la complexité de l’amour et de ses issues parfois heureuse ou tragique, nombre de films et de chansons en témoignent. Toutefois, mine de rien, il importe que les disciples que nous sommes prennent bien notes que c’est aussi une thématique centrale dans les Écritures. Nombre de textes, en effet, comparent souvent l’amour de Dieu à l’amour que se portent les êtres humains les uns envers les autres.

Cette comparaison de l’amour divin avec le nôtre porte bien entendu la trace de l’histoire. Notre compréhension de l’amour de Dieu est, en fait, le fruit d’un progrès de la réflexion théologique chez le peuple du Seigneur. Souvenez-vous, par exemple, de comment est qualifié l’amour  de Dieu dans certains récits du Premier testament. C’est un amour – et je cite – qui est « jaloux » et « exclusif ». L’amour blessé de Dieu pour un peuple infidèle est un amour, même, qui en arrive, semble-t-il, à punir et à détruire par esprit de vengeance.

Pourtant, dans cette conception d’un amour qui est, avouons-le, bien trop humain et inspiré d’un patriarcat punitif, on y retrouve déjà néanmoins l’intuition de la grâce qui viendra des années plus tard avec les Évangiles. Le Seigneur, totalement consacré au bien de sa Création – et de son peuple en particulier – est un Dieu fidèle qui revient sans cesse vers ses bienaimés. Quand bien même le peuple blessa son amour et lui fut infidèle, Dieu se donne quand même pour lui.

Vous savez, ce n’est peut-être pas sans raison que le texte que nous avons lu ce soir a fait couler beaucoup d’encre ce vendredi passé à la Parole sur le pouce. Soyons francs. C’est un texte qui peut nous paraître étrange à nous qui sommes habitués à comprendre l’amour comme un sentiment instinctif où l’on s’attache à ce qui nous plaît, ce qui, souvent, nous fait éprouver du désir. Après tout, avoir le coup de foudre pour l’autre ou simplement tomber en amour fait souvent partie de nos manières de nous représenter l’expérience de l’amour. Aimer, c’est plus fort que soi, dit-on! Compréhensible, alors que ça puisse paraître bien étrange que ce commandement de Jésus qui porte à croire que l’amour est un choix, voir un devoir spirituel nous étant imposé. Entre vous et moi, l’amour peut-il vraiment se commander?

Frères et sœurs, pour bien saisir de quoi il est question dans ce commandement de l’amour chez Jésus, il importe de prendre en considération l’ensemble des Écritures, mais, aussi et surtout, des Évangiles. La raison en est que, aux lèvres de Jésus, l’amour semble avoir de prime abord une définition plutôt hors du commun. Preuve en est l’invitation de Jésus qui, dans un autre passage, demande à ses disciples de prier pour leurs ennemis et de tendre l’autre joue à celui ou celle qui les frappe. « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, dit-il encore cette fois-ci dans l’Évangile selon Matthieu. Vous donc, vous serez parfaits, tout comme votre Père qui est au ciel est parfait. » (Matthieu 5, 44 et 48)

Cet amour-là qui nous rend semblable à Dieu sort nécessairement du commun, n’est-ce pas? Du moins, il en ressort que cet amour est bien difficile à mettre en application. Qui, en ces temps de division, serait porté instinctivement à aimer ceux qui commettent le mal? Sommes-nous, en ce moment même, enclins à prier pour ceux et celles dont on voudrait bien se passer de leur présence? Voyez-vous, l’amour dont parle Jésus est d’une tout autre nature que celui qu’on épprouve dans la vie de tous les jours.

Dans le monde antique et dans les premiers temps de l’Église, on distinguait plusieurs types d’amour dont deux qui pourraient nous être utiles pour mieux cerner de quel amour parle Jésus. Le premier, bien connu, se trouve à être ce qu’on appelle l’éros, c’est-à-dire le désir qui monte en la personne qui aime et qui s’enflamme de passions pour la personne aimée. C’est le fameux coup de foudre dont je parlais, les papillons dans le ventre devant la personne qui évoque en nous le désir. C’est un amour puissant, instinctif, mais qu’on pourrait aussi qualifier d’éphémère et de jaloux si ce n’est pas pour dire enclin aux excès.

Au contraire de l’éros qui est un amour très viscéral, ce qu’on appelle l’amour agapê renvoie quant à lui à une forme d’amour qui prend en compte la personne dans tous ses aspects. On s’attache à elle non pas pour des raisons liées aux désirs, mais bien parce que cette même personne-là nous est proche et semblable. Dans ce cas-là, il n’est pas surprenant que, dans la tradition chrétienne, l’amour agapê soit le type d’amour par excellence nous permettant de faire corps ensemble et à nous reconnaître comme frères et sœurs en humanité et en Dieu. Peut-être pouvons-nous, à partir de cette distinction, mieux comprendre en quoi l’amour dont parle Jésus consiste, pour lui, en un commandement.

Agapê, c’est le type d’amour, voyez-vous, le plus difficile à vivre et à cultiver, car il s’inspire, dans le christianisme, de l’amour inconditionnel de Dieu pour sa créature quand bien même elle est inconstance et enclin à l’infidélité. Comme en témoigne tous les récits relatant l’histoire sainte, le Seigneur offre sa grâce quand bien même le peuple manque la cible. Dieu revient sans cesse vers son peuple qui le prie et se confesse. Par amour, le Seigneur accorde son pardon et, en la personne de Jésus, il se consacre tout entier à son prochain.

Aimer comme Dieu nous aime consiste, en fin de compte, en un acte intentionnel nous portant à aimer notre prochain quel qu’il soit. Cet acte d’amour ne va pas de soi, on en convient. Il nous force, même, à vivre des déplacements de toutes sortes, car aimer comme le Seigneur aime nous incite à refuser la haine envers nos ennemis, à prier pour ceux et celles qui nous font du tort, à revenir à l’autre quand l’amour est blessé, mais aussi à savoir prendre une saine distance quand Dieu seul peut restaurer les liens brisés.

Aimer notre prochain de l’amour que Dieu lui porte comporte nombre de défis, mais confirme au même instant que nous avons été créé à l’image du Seigneur et que, dans une approche christologique, nous sommes tous et toutes miroirs du Christ. Comme lui, notre vie consiste en ce témoignage de la grâce de Dieu envers tous les vivants.

Voilà pourquoi, étant à l’image même de Jésus, il me semble juste d’affirmer que nous sommes consacrées à Dieu qui lui aussi se consacre à nous. Dans le mouvement de l’amour que nous avons reçu et offert, tous et toutes ici constituent des offrandes vivantes qui servent à enrichir et soigner le monde. Aimer, pour reprendre les termes de Paul, c’est un peu mourir à soi-même afin d’être pleinement en Dieu et ainsi manifester la plénitude de son amour.

Frères et sœurs dans le Christ, cet amour qui nous est accordé et que nous offrons à notre prochain peut être difficile à vivre. Toutefois, puisque nous avons été choisis et que nous avons répondu « oui » à l’invitation du Seigneur, nous n’avons rien à craindre. Notre coeur, notre âme, tout notre être est consacré au Seigneur, ce qui signifie que nous sommes toutes et tous capable d’aimer comme Dieu aime. Aimer d’un amour qui va au-delà des conventions et qui permet, par l’offrande et le témoignage de notre vie, l’émergence d’une fraternité universelle.

Grâce soit rendu au Seigneur qui, par son amour et ses amis, transforme le monde ici et maintenant.

Amen


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