Continuer, malgré tout

image : wal_172619 de Pixabay

Jérémie 20, 7-13

Mine de rien, en ces temps troubles que nous traversons, qui n’a pas l’impression de parfois prêcher dans le désert?  Qui  de nous n’a pas l’impression de rentrer à l’occasion dans des murs lorsqu’il est question de faire part de ses convictions?

Moi, je trouve ça parfois difficile et m’en confesse. Il m’arrive, après une déception, de me dire que ça ne vaut pas la peine de prendre la parole au nom de ma foi. Je me dis que les gens n’écoutent pas vraiment et que, dans le pire des cas, ils ne changent pas. Pourtant, ça vous est peut-être déjà aussi arrivé de vous apercevoir que, en fait, c’est plus fort que soi que de continuer. Parce qu’on se fait du souci pour autrui, on revient inlassablement à la charge, au risque d’une nouvelle déception… ou d’une surprise.

Pour ma part, je pensais à tout cela l’autre jour en allant marcher au parc de la rivière Saint-Charles, à Québec. Je me suis tout bonnement arrêté pour regarder de plus près les berges. C’est à cet endroit-là, lors d’une chaleur intense, que je découvris des groupes de menés. Chaque petit poisson allait à gauche  et à droite de manière erratique. Chaque individu était difficile à suivre, un peu comme le peuple, finalement, quant on se fie à l’histoire sainte!

Pourtant, malgré leur mouvement respectif que je qualifierais volontiers d’un peu chaotique, aucun de ces petits poissons ne se quittaient pour bien longtemps. Tous les individus finissaient par revenir ensemble comme si, malgré le chaos, la solidarité revenait au galop.

On dit avec raison que la nature est inspirante! Voyant ainsi les petites bêtes aller et venir, je me suis fait une réflexion quant à notre vie de disciple pas toujours facile, mais qui s’exerce toujours dans la relation à l’autre. C’est une vocation bien difficile, il faut l’admettre, quant on doit annoncer les conséquences qui découleront de certains choix collectifs. C’est sans compter cet appel à dénoncer l’injustice ainsi que l’orgueil des puissants Non, ce n’est pas facile! Je dirais même que, d’être disciple, c’est quelque chose de parfois douloureux. Aux yeux de certains, nous devenons des adversaires, des prophètes de mauvais augure ou encore – pour citer le texte de ce dimanche – des « la terreur est partout ».

Imaginez-vous quand c’est votre quotidien comme celui de Jérémie. Le livre biblique racontant son histoire nous mentionne qu’il a beaucoup souffert de l’incompréhension du peuple. Celui-ci a souvent fait payer le prophète pour ce qu’il considérait être de vulgaire « jérémiades ». La liste des épreuves que traversa Jérémie font des pages et des pages. Et pourtant… Et pourtant, même s’il fut emprisonné, jeté vivant dans un puits, qu’il en a même voulu au Seigneur de lui avoir donné la mission de prêcher la Parole, et bien, notre Jérémie a persisté. Prêcher la conversion était, pour lui, plus fort que tout.

En ces temps-là, Jérémie fut de ceux et celles qui assistèrent à la montée en puissance du roi de Babylone et dont l’appétit commençait à se faire sentir. Pendant des années, le prophète tenta de convaincre le peuple de quitter son insouciance afin de constater les signes des temps, les avertissant du danger encouru s’il continuait à s’appuyer sur ses richesses et ses alliés qui, de toute façon, ne feraient certainement pas le poids contre Babylone. Vous le savez autant que moi : le peuple des saints ne fait pas toujours de bons choix, et ce, même aujourd’hui. Dieu l’a fait libre, mais… imputable de ses décisions.

Entre vous et moi, c’est probablement pourquoi Jérémie ainsi que certains et certaines d’entre nous peuvent trouver la vocation de disciple aussi épuisante. Bien souvent, avouons-le, on peut avoir l’impression de prêcher dans le désert oui, d’être à contre-courant d’une rivière qui semble impossible à détourner. Pour ces disciples déçus peut venir une période de légitime désespérance où on ne peut faire autrement que de nous lamenter tout comme Jérémie l’a fait. La colère nous sort du nez, les idées de revanche se bousculent à notre esprit. On accuse alors Dieu, on souhaite voir sa vengeance.

Soyons honnête, qui n’a jamais vécu cela, ne serait-ce qu’une seconde?

Vous savez, c’est une bien tragique histoire que celle de Jérémie qui tenta de prévenir, en vain, la destruction de Jérusalem et de son temple. Il a été impuissant devant le courant destructeur, devant la liberté du peuple qui se sabotait lui-même.

Double découragement! Qui n’abandonnerait pas à cet instant-là… ou ne l’aurait pas fait bien avant? Pourtant, à même la complainte de Jérémie, on peut y trouver une force de résistance chez lui. Une force qui peut nous être familière à nous qui traversons aussi des épreuves, mais qui somme encore présents aujourd’hui. Cette force-là qui nous dépasse, Jérémie la qualifie de feu intérieur qu’il voudrait bien maîtriser, mais sans en être capable. Il me semble qu’on puisse peut-être se retrouver à certains moments dans cette expérience de Jérémie qui n’a pas abandonné, refusant malgré tout de se dissocier des autres qui l’ignorèrent ou lui firent du mal.

Souvent comparé à un feu dans les Écritures, la Parole du Seigneur puise à mon sens sa force dans l’expérience de la grâce, dans cet amour inconditionnel que porte Dieu pour son peuple qu’il désire guider vers son accomplissement. Le peuple n’aura beau pas écouter et les gens, aujourd’hui, être peu attentifs aux conséquences de leurs décisions, il n’en reste pas moins que les disciples du Seigneur n‘abandonnent pas la partie et restent solidaires en vertu du souci qu’ils portent pour leurs prochains. Ce n’est pas facile à vivre, non, mais c’est ce que je ressens parfois en moi. C’est ce feu qui brûle en-dedans et qui, comme vous, je l’espère, me porte à continuer ma mission malgré les déceptions encourues.

En ayant à l’esprit cette intuition, je retournai le lendemain au parc de la rivière Saint-Charles pour étudier plus longuement mes petits poissons. C’est alors que je m’étonnai cette fois-ci de trouver les berges vides. Malgré leurs mouvements erratiques qui semblent les diviser, les poissons étaient tous parti ensemble vers un ailleurs qui m’échappait. Cette découverte m’a porté à croire que nous aurons beau nous mordiller à l’occasion, nous courser, nous agacer, nous décevoir comme membres d’un seul et même peuple, il n’en reste pas moins que la solidarité est plus forte que tout. Nous avons beau être parfois déçu des choix individuels et collectifs qui sont faits, la fraternité persiste aujourd’hui tout comme au temps de Jérémie.

Comme nombre de prophètes nous ayant précédés, les disciples que nous sommes n’ont pas été envoyés dans le monde pour toujours dire de belles choses qui font plaisir. Il nous arrive, en effet, de remettre en question les orientations prises, à corriger fraternellement et proposer de nouvelles avenues mieux discernées, et ce, inspirés par la grâce et l’amour de Dieu.

Frères et sœurs dans le Christ, la vie de disciples comporte bien des épreuves. Comme Jérémie, on peut être en colère contre le peuple, contre notre prochain pour ses choix. Or, tout comme Dieu ne nous as pas abandonnés, notre cœur porté par l’Esprit finit par retourner dans le bassin et à être solidaire de l’autre. Voilà le feu qui brûle en nous et qui nous donne un ultime élan pour prophétiser et accompagner le peuple.

Que cette force de l’amour et de la grâce déposés sur nos épaules par le Seigneur restaure notre courage pour mieux persister ensemble dans notre mission collective.

Qu’il en soit ainsi selon notre foi.

Amen


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