Le défi de Pierre
image : Albrecht Fietz de Pixabay
Matthieu 14, 22-33
Vous savez, il fait plusieurs semaines qu’on aborde dans les cultes la valeur de l’engagement auprès du Seigneur. On n’aura qu’à se souvenir de l’exemple de Moïse qui, comme on l’a vu dimanche dernier, a été appelé à s’investir dans la libération du peuple dont il fait partie. Moïse et le buisson ardent constitue bien entendu un beau et bon récit qui nous incite à nous engager avec audace. Tout ce qui a pour objectif la gloire de Dieu et le bien du peuple – on s’entend – mérite d’être accompli. Mais, outre nos bonnes intentions, est-ce vrai de croire pour autant que même nos projets les plus nobles auprès du Seigneur trouve leur accomplissement ?
Plus je grandis dans la foi avec vous, à Sainte-Claire, plus je m’aperçois qu’il s’avère important de nuancer mon discours et de reconnaître que nos chemins de louange sont plus souvent qu’autrement déterminé par de l’inattendu. Ce n’est pas parce que nous désirons accomplir une bonne œuvre pour le Seigneur ou atteindre un objectif en son nom que l’occasion se présente et que nos plans fonctionnent pour autant. L’inattendu peut se traduire par une force de résistance contre nous, mais aussi une force qui nous porte, un vent tantôt contraire ou tantôt en notre faveur. En toute honnêteté, c’est l’histoire de notre vie avec le Seigneur, mais aussi celle de Pierre.
Le récit de la rencontre de Pierre et de Jésus sur les eaux a une drôle de réputation. C’est un passage qu’on retrouve bien souvent dans le palmarès des récits les plus invraisemblables du Second testament. Mais… Malgré sa réception parfois tumultueuse, cet extrait de la vie de Jésus et de Pierre – vous vous en doutez peut-être par mes propos précédents – cache à mon avis une leçon. Une leçon d’humilité quant à notre réception de l’inattendu dans nos vies.
Parlons-en un instant de ce fameux récit! Après avoir effectué la multiplication des pains et des poissons, écrit l’auteur de l’Évangile, voici que Jésus ordonne aux disciples de prendre les eaux et de traverser vers l’autre rive. Ce faisant, le Seigneur prend alors ses distances d’avec les foules en allant prier sur une montagne bien à l’écart. Pendant la nuit, tandis que les disciples sont dans une barque à plusieurs centaines de mètres de la terre, voici que surgit quelque chose d’inattendu.
La barque est alors secouée par des vagues ainsi qu’un vent contraire. Difficile pour les disciples, vous en conviendrez, d’atteindre cet autre rive. Où en sont-ils rendu sur la mer en termes de distance? On ne le sait pas. Toujours en est-il que, à même l’expérience d’un vent qui leur offre résistance, voilà que surgit un autre évènement complètement inattendu : le Seigneur apparaissant sur les eaux. Jésus, nous dit le texte, marche sur les flots et va à la rencontre disciples qui prennent aussitôt peur en le voyant. Fidèle à ses amis, il tente de se faire reconnaître d’eux. Le Seigneur n’est pas un fantôme ; il est bel et bien là auprès des disciples, les invitant à lui faire confiance quand bien même les vagues secouent leur barque.
Entre vous et moi, quand je me retrouve devant un vent contraire qui s’impose comme un obstacle, ma réaction initiale n’est certainement pas celle de la confiance, mais de l’irritation. Qui aime faire face à une résistance qui nous empêche d’aller dans la direction que l’on souhaite et ainsi atteindre nos objectifs? Pierre, lui, à sa manière de réagir. En réponse à cette invitation à la confiance, voici qu’il met le Seigneur au défi : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. » Devant l’adversité, il peut être une réaction naturelle de demander des preuves et de résister aux signes initiaux que Dieu nous envoie.
Si l’aptitude un peu obstinée de Pierre pourrait nous inspirer des critiques, il importe de nous pencher aussi sur la réaction de Jésus qui s’avère être particulièrement intéressante. En guise de réponse au défi de son disciple, Jésus lui ordonne de venir quand bien même la demande est invraisemblable. Un peu comme nous qui prenons des risques pas toujours bien calculés, Pierre, continuant à mettre Jésus au défi, a l’audace de mettre le pied sur l’eau et de faire les premiers pas vers lui.
Malgré la bonne intention de Pierre, les Écritures nous racontent que celui-ci est alors surpris. Ce n’est pas la peur du fond qui lui fait perdre pied, dites-vous, ni les vagues, mais bien… le vent. Ce fameux vent contraire qui, plus tôt, l’empêchait de rejoindre l’autre rive. Être surpris par du vent… Voilà une affirmation bien étrange! Comment pouvons-nous comprendre cette surprise de Pierre? Je me suis longuement posé la question au cours de la semaine et j’en suis venu à me représenter la scène d’une certaine manière qui me permit de mieux saisir un enjeu caché entre les lignes du texte.
Fermez les yeux et représentez-vous la scène suivante… Les disciples ont reçu de la part de Jésus cet objectif qui consiste à rejoindre l’autre rive sans lui. Pendant la nuit, un vent contraire se lève. Celui-ci, plutôt que de les mener à leur objectif, leur offre de la résistance et, logiquement, les pousse vers l’arrière. C’est alors que Jésus, étant resté à la rive et donc situé derrière eux, les rejoint en marchant sur les eaux. Il semble donc, à bien y penser, que le vent, comme un geste de grâce, les ramenait au Seigneur.
Cela n’explique pas, je m’en confesse, la surprise de Pierre. Néanmoins, il en reste que, devant un objectif inatteignable, la grâce fit de sorte que les disciples fassent malgré eux marche arrière. C’est dans ce recul sur les eaux que, de manière tout aussi inattendue, Jésus les rejoint et qu’ils peuvent partir dans une nouvelle direction. C’est l’oeuvre de la grâce, oui, mais qui se répète de nouveau dans le récit. Surpris par le vent, Pierre perd pied et commence à s’enfoncer dans les eaux. Aussitôt, reconnaissant Jésus, il implore son Seigneur de venir le sauver. Chose demandée, chose reçue : Jésus attrape sa main et le repêche hors des eaux.
Pierre – pour reprendre le reproche de Jésus à son encontre – n’a pas pris le temps de le reconnaître et à intégrer son invitation à la confiance. Plutôt, il l’a mis aussitôt au défi d’accomplir quelque chose qui, pour un disciple de chair et de sang, est complètement invraisemblable.
Cela m’inspire à dire que, lorsque nous nous trouvons devant un vent contraire et des vagues qui secouent notre vie, il importe d’être attentifs aux signes du Seigneur qui est toujours présent et qui nous attire à lui d’une manière ou d’une autre. C’est une leçon d’humilité et de confiance qui nous est proposé ce soir… mais une leçon qui serait peut-être incomplète si je ne vous partageais pas une toute dernière remarque quant au vent en lui-même.
Dans les Écritures – et surtout le Second testament –, il faut dire que le vent renvoie parfois à l’oeuvre de Dieu dans nos vies. Une œuvre bien souvent inattendue et qui porte à la surprise, nous forçant à nous adapter aux circonstances. Voyez-vous, dans le Livre des actes des apôtres racontant les aventures et mésaventures des disciples, on y mentionne les nombreux voyages que Paul fit pour répandre la Bonne nouvelle. Ce sont des voyages qui, comme vous vous en rappelez peut-être, se réalisaient principalement par voie maritime.
Fait intéressant : l’auteur du Livre des actes raconte que, un jour[1], l’Esprit empêcha Paul de se rendre en Asie quand bien même il aurait pu y accomplir des merveilles. En réaction, Paul se décide donc à partir plutôt en Bithynie pour accomplir ses plans. Mais, pas de bol encore une fois, car voici que l’Esprit de Jésus lui-même l’empêcha d’effectuer le voyage, le forçant à revoir sa trajectoire. Dieu est bon, car il conduisit cette fois-ci Paul à Troas, là où l’apôtre des gentils recevra une vision qui changera le cours de l’histoire sainte. Malgré la déception qui a pu être la sienne, cette mésaventure de Paul permettra à ce dernier de rencontrer la belle Lydie. Et oui, Lydie qui deviendra une des disciples les plus influentes des premiers temps de l’Église!
Frères et sœurs dans la foi, tout comme Pierre et Paul, nous sommes invités à faire confiance au vent de l’Esprit qui, à l’occasion, nous porte paisiblement vers une direction et, à d’autres, nous bouscule et nous réoriente. Quand bien même nous pouvons être déçus par un vent contraire qui nous mène ailleurs, souvenons-nous que Dieu, sans cesse présent, œuvre toujours pour notre bien.
Grâce soit rendue à Dieu, lui qui opère des merveilles complètement inattendues dans nos vies!
Amen
[1] Actes 16, 6-10