Comme nous sommes, comme nous serons

Luc 1, 16-38

Vous savez, je ne suis peut-être un père de famille, mais je suis certain que le temps d’une gestation doit non seulement créer de la joie… mais aussi beaucoup d’attentes !  J’imagine les papas et les mamans qui, dès le résultat positif du test de grossesse, s’imaginent déjà la vie de leur enfant. Un beau p’tit garçon au visage rose, les belles soirées chez mamie et papi, une petite fille à la personnalité calme et sans histoire et, pourquoi pas déjà, un certain choix de carrière pour notre enfant ! Du moins, c’est mon intuition à voir toute l’importance que ce dernier point prenait dans mon propre entourage. 

Avoir des enfants engendre malgré nous pas mal d’attentes vis-à-vis de leur avenir, n’est-ce pas ? Ça devait sûrement être aussi le cas de Marie qui, en début même de grossesse, devait s’imaginer la future profession de son fils. Soyons honnêtes à ce propos-là : l’ange a mis la barre haute quant au « choix de carrière » de Jésus ! Entré auprès de Marie, action donnant un caractère intérieur et méditatif au dialogue, le messager divin lui prédit :  « Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père… il régnera pour toujours sur la famille de Jacob. »  Ça… ça doit te générer des grosses d’attentes chez une maman ! Toutefois, comme vous pouvez peut-être vous en douter, il y a quelques petits soucis concernant les prédictions de l’ange. Premièrement, Jésus n’a pas occupé ou revendiqué le trône de David au cours de sa vie et ne fait toujours pas consensus dans la grande tradition du monothéisme. Serait-ce que le messager divin s’est trompé d’adresse ? On pourrait bien sûr spiritualiser de midi à quatorze heures pour essayer de justifier les propos de l’ange, mais ce n’est pas l’enjeu qui m’intéresse ici. De tels propos, que Marie le veuille ou non, crée chez elle des attentes quant à l’avenir et, potentiellement, des conflits.

Si on se fie aux Évangiles, Jésus n’est pas sans avoir eu quelques soucis avec sa famille. Sa vie ne concordait pas, mais vraiment pas, avec ce que sa famille pouvait s’attendre de lui… et encore moins d’un messie. Si Marie s’imaginait qu’elle avait donné naissance à un nouveau Josué, elle a sûrement dû déchanter. Jésus n’a rien d’un conquérant militaire et n’a pas été non plus le roi de quelconque royaume ici-bas. Non, les attentes à son encontre ne concordaient pas avec la réalité. Mais… pourrait-on en vouloir à Marie pour autant ? Souvenons-nous dans quel environnement elle a vécu sa gestation. Mettons-nous à sa place un instant. Lorsqu’une personne vit au milieu des conflits et qu’elle est sans cesse confrontée à l’insécurité, elle ne peut pas faire autrement que de développer des attentes… ou interpréter les propos de Dieu selon ses besoins essentiels. Rien de plus naturel chez l’être humain, rien de nouveau dans l’Histoire sainte ! Dans un tel cas, je peux comprendre Marie qui pourrait s’être attendue à un nouveau Josué qui libérerait son peuple par la force. Je peux comprendre, aussi, ses attentes déçues et les incompréhensions qui ont eu lieu plus tard entre elle et Jésus.

Vous savez, nous aussi, dans nos joies et nos peines, nous pouvons porter des attentes. Tantôt légères, tantôt exigeantes, celles-ci rythment notre vie et nous orientent vers l’accomplissement de certains désirs conscients ou inconscients. Certains d’entre nous, par exemple, aspirent au règne de Dieu et l’établissement d’un monde plus juste. Seulement, ces mêmes attentes que nous portons peuvent avoir des conséquences si elles ne concordent pas avec la réalité et, encore plus, si nous forçons autrui  à être ce que l’on désire qu’ils soient. Vous connaissez l’adage : « L’Enfer est pavé de bonnes intentions ». Lorsque nous imposons nos attentes à notre prochain pour qu’il soit tel que nous voulons qu’il soit, il y a un risque d’abîmer nos relations. Certains diront avec raison qu’on ne peut pas faire d’omelette sans casser d’oeuf. Toutefois, il importe de soulever cet enjeu des attentes qui sont les nôtres, attentes qui, il y a deux mille ans, ont fait certainement souffrir cet enfant dont on célébrera bientôt la naissance. 

Avoir des attentes n’est pas à un mal en soi… si nous établissons un dialogue franc et honnête avec autrui. Vous connaissez peut-être les aspects d’un dialogue sain, dont un d’eux nous invite à parler au « je » plutôt qu’au « tu ». Par le dialogue, nous donnons une chance à l’autre d’entendre les désirs que nous portons, et ce, sans essayer de faire de lui ce que nous voulons qu’il soit.  Peut-être peut-on voir dans cette approche un apprentissage qu’intégra plus tard la Sainte Famille ?

En mettant de l’avant les prédictions de l’ange qui ont été interprétés par Marie, les auteurs semblent anticiper le cheminement de la mère de Jésus qui apprendra à laisser son fils être comme il est, comme il sera…  Dans un même ordre d’idée, ce temps de l’Avent sous le signe de la transition pastorale nous invite à nous accueillir comme nous sommes, comme nous serons… Il suffit d’établir entre nous un dialogue fraternel. Nommer nos craintes et nos aspirations peut faire toute la différence. À ce propos, j’imagine volontiers que Jésus a dû faire de même un moment donné avec sa mère, question de mettre les pendules à l’heure quant à sa vocation qui était continuellement incomprise. Bien sûr, nous n’échappons pas aux attentes qui naissent des circonstances dans lesquelles nous évoluons. Seulement, plutôt que de nous laisser piéger par nos attentes qui risquent de devenir des croix, prenons le temps de vivre notre moment de gestation par l’entremise du dialogue.  

Que ce temps de l’Avent soit une occasion pour nous accueillir comme nous sommes et non pas selon ce que nous voudrions être. En ce qui concerne notre avenir, Dieu se chargera des jours à venir. Une gestation prend du temps et exige bien des efforts, mais elle se termine, Dieu le voulant, par une naissance – ou une seconde naissance ! – qui change nos vies. Amen