Élie et le danger de la radicalisation

image : Roy Harryman, pixabay.com

1 Rois 18

Vous savez, on dit parfois que l’argent fait le bonheur.

C’est à cet adage-là que j’ai pensé en voyant passer aux nouvelles le tout dernier mariage royal. Imaginez-vous donc que Jeff Bezos, très saint fondateur d’Amazon, s’est marié cette semaine à Venise.

Tout le gratin était au rendez-vous, la cour royale de Donald Trump y comprise. Mais, il faut dire aussi que ceux qui n’étaient pas invités ont quand même été au rendez-vous. Et oui, les manifestations populaires ont occupé Venise que le couple royal « loua » pour l’occasion. Non seulement le ménage Bezos a réservé tous les hôtels de la ville pour accueillir littéralement 90 jets privés, mais il a aussi fermé les rues et les commerces aux alentours afin d’éviter d’être dérangé par la population.

Cette grande opération a, semble-t-il selon Radio-Canada, coûté plus de 50 millions de dollars. Et oui, vous savez maintenant à quoi sert l’argent qu’on échange à Amazon pour des cochonneries en plastoque de cuirette.  Cela dit, un tel abus aurait de quoi nous dresser les cheveux de sur la tête, surtout en considérant les conditions de vie qui se détériorent un peu partout ainsi que la destruction des habitats naturels qui deviennent les décharges du consumérisme dont Amazon est le fer de lance.

Peut-être, à cette nouvelle, faites-vous partie de ceux et celles qui auraient bien envie « d’envoyer en l’air » ce mariage-là. Ça n’en prendrait pas trop, avouons-le, pour que certains et certaines se fassent justice eux-mêmes. Mine de rien, ce ne serait pourtant pas une histoire nouvelle. Les Écritures nous racontent de manière incessante cette tentation qui nous guette continuellement. À diverses époques, des disciples se levèrent pour répondre aux puissants dont les actions et les penchants causaient, selon l’esprit du temps, des catastrophes naturelles et sociales.

À ce propos, le couple Achab-Jézabel est tristement célèbre dans la Bible. Meurtres, magouilles et idolâtries. Aux yeux des auteurs, ces actions mauvaises ont mené à la sécheresse des terres et à la famine parmi le peuple. C’est donc dans un contexte de souffrance, de tension et d’incertitude que Élie s’engage à communiquer la volonté du Seigneur pour son peuple.

Élie est un maître dans l’art de la communication et ce n’est pas pour rien qu’il est considéré comme le plus grand prophète avec Ésaïe. Pourtant, malgré sa renommée tout à fait légitime, Élie est malheureusement aussi connu pour autre chose… Voyez-vous, Élie est une personne dont la personnalité est quelques fois problématique. Dans l’extrait qu’on a commenté, on voit bien que Élie est capable du meilleur comme du pire!

Dans une situation hautement tendue et dans laquelle le Seigneur voulait qu’une parole de grâce soit énoncée pour désamorcer la tension, Élie dérape. Élie étant Élie, l’annonce de la pluie et de la fin de la sécheresse ne l’intéresse pas vraiment. Plutôt que d’annoncer le désir du Seigneur à mettre de côté les mauvaises actions d’Achab et Jézabel, Élie les provoque dans une sorte de duel de dieux.

Pour Élie, soit on est avec lui ou contre lui. C’est un trait de sa personnalité qui se manifeste dans plusieurs épisodes de sa vie de prophète. J’espère ne pas trop vous choquer en vous partageant l’hypothèse qu’Élie manifeste certains traits qu’on pourrait associé à la radicalisation. Comme nous l’avons vu dans la vidéo, la radicalisation se manifeste principalement par un esprit de clivage. Tout est d’une couleur ou d’une autre, tout est bien ou mal, pur ou impur.

Dans cet esprit-là de clivage et en prenant compte du contexte de tension et de souffrance vécue, on ne devrait pas être surpris de cette dérape où l’annonce de la grâce devient un prétexte au meurtre des prophètes de Baal. Cette sorte de radicalisation chez Élie et qui s’opère à une vitesse étonnante nous rappelle à quel point, en fait, il est aussi facile pour nous d’outrepasser la grâce et de succomber à la tentation de nous faire justice nous-mêmes.

Ce ne sont pas les exemples qui nous manquent durant les dernières années. Outre la tentative d’assassinat contre Donald Trump, l’aspersion de jus de tomate d’une peinture de Van Gogh, le peuple souffrant exprime de plus en plus ses blessures par des actes de violence.

Certains et certaines d’entre vous ont fortement réagi dimanche dernier, se demandant comment il était possible à Dieu de soutenir Élie. C’est une question tout à fait valable, surtout à la lumière de l’intervention divine qui est mentionnée dans le texte. Élie, comme je l’ai dit, n’est pas parfait du tout. Il ne l’a jamais été comme nous ne le serons jamais. Dans ce contexte-ci de fragilité et de frustration, il a clairement manqué la cible. Et pourtant, Dieu s’est tout de même manifesté pour lui et pour le peuple, car c’est un Dieu fidèle.

Il faut donc être prudent avant de juger des signes de Dieu… tout comme Élie, de surcroit. On pourrait être impitoyable envers le prophète, dire qu’il appartient au passé et qu’il n’a rien, dans son histoire de foi, à nous transmettre. Pourtant, ce serait passer à côté de leçons importantes et ainsi prétendre que nous sommes « justes ».

Frères et sœurs dans le Christ, nous ne sommes pas à l’abri du radicalisme dans nos engagements. Il n’y a aucune personne sur cette Terre qui ne manque pas la cible un jour ou l’autre. Ni prophète, ni pasteurs, ni stars, ni rois. Nous aussi, en voyant les dérives de ce monde, nous pourrions être tentés par une forme de radicalisme dont la frontière est rapidement franchie. Notre témoignage de la grâce de Dieu peut être déformé par nos blessures d’où l’importance de tirer les leçons du ministère d’Élie.

Soyons donc prudents dans nos réactions et ne laissons pas nos blessures parler à la place du Seigneur. Plutôt que de se faire justice soi-même en s’imaginant changer l’esprit du monde, agissons avec sagesse pour que nos actes témoignent de la grâce de Dieu, et ce, sans pour autant tolérer l’intolérable. Dieu écoute et sollicite à même son peuple ces divers prophètes et pasteurs que vous êtes.

Témoins du Christ qui est Parole de grâce, puisse l’Esprit nous fortifier afin que l’on s’engage dans la charité, la fraternité, la confiance et l’espérance. Qu’il en soit ainsi selon notre foi.

Amen