Humble comme un souffle léger

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1 Rois 19, 1-16

Le mois passé, alors que je préparais un formulaire de subvention pour un projet qui me tient à cœur, on m’a demandé présenter sa pertinence par une courte description. Désirant créer des capsules vidéos sur la culture et la foi, j’expliquai à nos mécènes qu’une partie de l’Église traverse actuellement une période réactionnaire et qu’il importe de nous en démarquer comme communauté progressiste.

Sans nommer de noms, on connaît tous et toutes fort probablement la montée en célébrité des chrétiens traditionalistes et des trad wives sur les réseaux sociaux. Cette montée d’influence correspond avec celle d’une pensée conservatrice.  Que voulez-vous, les stars et les starlettes s’inscrivent dans l’ère du temps, des crises que nous traversons et de certains courants de pensée, hélas, de plus en plus populaires.

Nous pouvons être un peu inquiets de la popularité de certaines idées qui semblent rétrogrades et qui reviennent pourtant en force. On notera entre autre cette idée selon laquelle nos actions sont accompagnées de récompenses ou de punitions divines. Dans cette perspective d’une prospérité individuelle par les oeuvres, rhétorique répandue dans un Royaume près de chez nous, le monde se trouve divisé entre justes et pécheurs, individus récompensés et individus punis.

Je ne pense pas vous apprendre grand-chose en vous rappelant qu’une telle conception d’un Dieu punitif est courante dans le Premier testament. Preuves en sont les propos et les actes d’Élie qu’on a étudiés durant les deux dernières semaines. Souvenez-vous de son accusation vis-à-vis d’Achab dont les actions auraient déplu à Dieu et causé, selon lui, la sécheresse et la famine en Israël. De même, rappelez-vous comment Élie égorgea les prophètes de Baal en guise de rétribution. Les pécheurs sont punis par Dieu, les païens aussi par la main des justes.

Sans avoir la même portée que dans le 1er Livre des rois, cette théologie d’une supposée juste rétribution a encore une influence chez nous. Combien de fois avons-nous pu entendre autour de nous « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter ça? » ou encore « Sabon, c’est bien fait pour lui. C’est la loi du retour. »

Quant à moi, ce passage où Élie se rend au désert et ensuite au mont Horeb constitue cette scène la plus culte du Premier testament. Elle est non seulement riche en interprétations, mais elle est surtout très subversive. C’est une véritable leçon théologique auquel Élie assiste et qui sert à déconstruire ses préconceptions de Dieu et à démontrer les limites de la rétribution divine sur laquelle il s’appuie autant.

Vous avez peut-être remarqué que la leçon au mont Horeb comporte nombre de désastres naturels qui font écho quelque part aux passages que nous avons lu précédemment. Pour Élie et nombre d’auteurs bibliques, rien n’arrive par hasard. Dieu serait à l’origine de tout, car il est tout puissant et donc celui qui décide de la vie et de la mort de son peuple par diverses punitions ou récompenses. Et pourtant – et c’est-là tout le génie de la leçon au mont Horeb – ce n’est pas ainsi que le Seigneur se présente à Élie.

Un vent violent passe, fracassant les rochers, mais, nous rappelle le texte, le Seigneur n’est pas dans le vent. Un tremblement de terre déstabilise la montagne, mais le Seigneur n’est pas dans le tremblement de terre. Un feu passe devant Élie, sûrement émerveillé et rempli de crainte, mais le Seigneur n’est pas dans le feu. Des évènements extraordinaires et terrifiants se produisent sous les yeux de Élie. Des évènements qui, dans une pensée prompte au spectacle et la rétribution, seraient attribuables à Dieu.

Dans un coup de théâtre des plus renversant, Élie ne trouve plus Dieu dans ces manifestations auxquels il était habitué, mais bien plutôt dans un souffle léger. Le Seigneur se distancie de la conception que le prophète a de son propre Dieu pour mieux le travailler de l’intérieur. Alors qu’Élie accusa Achab et Jézabel d’attirer la colère de Dieu contre Israël et qu’il prétendit que Dieu cautionne ses actions par le feu qui tomba sur le mont Carmel, le Seigneur lui rappelle maintenant qu’il n’est pas un Dieu de la punition, mais de la grâce.

Dans un tel cas, ni Élie ni chrétiens peuvent soutenir une théologie rétributive sans être confronté à la grâce d’un Dieu aussi vulnérable et humble qu’un souffle léger. Nous sommes bien sûr responsables de nos actes comme êtres humains. Nos choix ont des répercutions sur notre environnement, preuve en est l’urgence climatique qui sévit aujourd’hui. Toutefois, le Seigneur n’est pas à l’origine de nos malheurs et il n’est pas non plus l’auteur du mal. On ne peut pas attribuer le bonheur des uns et le malheur des autres à Dieu qui récompenserait ou punirait.

Élie a besoin d’entendre la grâce du Seigneur pour prendre en maturité et mettre de côté certains aspects pervers de sa théologie qui reproduit et cautionne sans cesse le cycle de la violence. Il a tout comme nous besoin de faire humilité sur ses représentations archaïques qui sont, comme aujourd’hui par ailleurs, lourdes de conséquences.

La paix de Dieu est fragile et il importe de la soigner dans l’étude minutieuse de nos préconceptions. C’est à cette mission, il me semble, qu’est consacrée l’Église Sainte-Claire. Dans ce sanctuaire dématérialisé, mais pourtant bel et bien réel, il n’y a ni tabous ni dogmes coulés dans le béton. Il suffit d’avoir un esprit ouvert pour entendre le souffle léger qui traverse une époque à une autre. Un souffle de vie qui nous appelle, nous porte et nous reconfigure sans cesse selon la grâce.

Frères et sœurs dans le Christ, laissons-nous transformer par l’Esprit qui sème en nous et parmi nous l’originalité, la fraternité, la vérité… et le Royaume des Cieux.

Amen