Choisir la liberté
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Luc 10, 38-42
Quatre versets… Seulement quatre versets nous ont été proposés par le lectionnaire. C’est un record pour nous à l’Église Unie Sainte-Claire. Jamais dans mes souvenirs nous n’avons abordé un texte aussi court un dimanche soir.
Néanmoins, cet épisode de la vie de Jésus relève aussi d’un autre record : celui du texte le plus court qui ait, paradoxalement, soulevé le plus de questions pour une société patriarcale. Nous n’avons qu’à prendre en compte comment ce texte-là laisse pensif et comment certains commentateurs passent rapidement dessus en y voyant une simple formalité où, pour Jésus, le spirituel l’emporterait sur le temporel. Pour ma part, ce n’est pas tant la longueur du passage qui m’étonne et me laisse estomaqué, mais tout le génie de l’auteur qui nous livre l’ensemble de l’Évangile à travers un seul logion (λόγιον), c’est-à-dire une seule parole de Jésus.
Vous savez, Jésus a toujours insisté sur deux choses qui, interconnectées, lui paraissent fondamentales au niveau de la relation entre l’être humain et Dieu. D’une part, le concept de vérité et, d’autre part, celui de la liberté. « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, dit Jésus dans l’Évangile de Jean cette fois. Vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. » Si le terme de liberté est aujourd’hui employé à toutes les sauces, il relève toutefois pour Jésus d’un enjeu ontologique et lié à la condition humaine. Bien que l’être humain court à son inévitable mort, Jésus proclame qu’il est possible d’être témoins de la grâce de Dieu nous libérant des entraves pour faire expérience de la vie nouvelle. Néanmoins, cette vie nouvelle auprès de Dieu et en Dieu, elle ne débute pas après la mort, mais bien avant. Nous sommes appelés à une vie qui commence dès maintenant, dans la liberté.
Pardonnez-moi cette longue mise en place, mais il fallait mettre la table pour ouvrir l’horizon d’interprétation de nos quatre versets. C’était important d’évoquer la liberté revendiquée par Jésus, car il l’incarne non seulement en paroles, mais aussi en actes.
Un aspect de la vie de Jésus et qui, ma foi, est peu mentionné se trouve à être son rapport aux conventions de son époque. Tout au long de sa vie, tout au long des Évangiles, Jésus a été au centre de diverses controverses qui impliquaient entre autres les femmes. Jésus s’entourait d’elles, protégeant la femme adultère du jugement patriarcal (Jean 8, 1-11) et poussa même l’audace d’affirmer que, en Dieu, elle n’est plus liée par le mariage et, par conséquent, n’est plus la possession de son mari (Mat 22, 23-33). Vous voyez, face aux conventions liées au genre, Jésus a toujours pris une certaine distance. Il revendique une forme de liberté qui s’inscrit en toute logique dans la manière peu usuelle dont il aborde la relation homme-femme. Cela dit, dans le passage qu’on a commenté ensemble, Jésus récidive dans la controverse.
Première des choses, disons que, être reçu chez une femme, ce n’était pas très bien vu à l’époque. Il devait passer pour un homme aux mœurs légères! Certains hommes pourraient lui reprocher, en effet, de ne pas respecter les bonnes mœurs de l’époque. Toutefois, dans nos quatre versets, c’est plutôt Marthe qui lui adresse un reproche lié aux conventions. En effet, elle ne prend pas très bien que sa sœur, Marie, délaisse son rôle de femme, de ménagère, et que Jésus ne la remet pas dans le droit chemin. Plutôt que d’aider sa soeur à la cuisine pour servir la figure dominante comme le voudrait les bonnes moeurs, Marie choisit plutôt se mettre à l’écoute de Jésus dans une relation qui évoque celle du disciple.
Une femme qui reçoit une éducation de la part d’un maître… C’est absolument impensable pour les gardiens de la morale usuelle de l’époque! On comprend très bien la réaction de Marthe qui semble aborder la situation selon les conventions sociales de l’époque. À son indignation qui sous-entend un retour aux conventions, Jésus transgresse de nouveau les interdits en lui répondant: « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée. »
Ce logion-là, ma foi, est absolument fabuleux pour une raison qui me tient à coeur de vous partager! Premièrement, Jésus accorde un droit impensable à Marie, c’est-à-dire celui de choisir l’éducation dans la foi. Jamais, dans toute la Bible, une femme n’a eu accès à la Voie d’une manière directe que Marie qui écoute Jésus comme une disciple s’abreuve de la sagesse de son maître, le Seigneur. Ce choix de l’éducation nous amène par ailleurs à affirmer quelque chose qui est donné de surcroit à Marie : la liberté conférée par l’Évangile, cette même liberté que Jésus incarne et transmet à ses disciples. Une liberté non pas seulement en lien avec la vie qui se poursuit après la mort, mais aussi cette liberté de ceux et celles qui s’affranchissent des contraintes qui ne sont, finalement, au regard amoureux de Dieu, que de simples conventions. Marie, par le fait même qu’elle écoute le Seigneur qui l’enseigne, incarne d’ores et déjà cette liberté!
Cette audace de Jésus – et de Marie, bien entendu – vis-à-vis des conventions liées au genre semble avoir eu des effets sur le fonctionnement des premières communautés chrétiennes. Ce ne doit pas être un hasard, voyez-vous, si le christianisme des premiers temps était aussi avant-gardiste quant à la condition des femmes qui, malgré certaines résistances patriarcales, ont eu une place de choix dans les premières communautés chrétiennes. Avant Lydie et Priscille, Marie a mené en quelque sorte la Voie.
Frères et sœurs dans le Christ, qui aurait cru qu’un passage de quatre versets contiendrait autant de matière à réflexion sur notre relation au genre ainsi qu’aux conventions qui s’y rattachent? Ces quatre versets nous invitent à vivre la liberté de l’Évangile non pas seulement dans notre rapport à la mort dont nous sommes ultimement affranchies, mais aussi – et surtout – des contraintes et conventions qui nous empêchent d’avoir accès à ce à quoi nous sommes appelés.
Célébrons sans plus tarder la liberté conférée par l’Évangile. Vivons notre vie en écoutant le Seigneur, car rien ne peut nous contraindre et nous empêcher d’avoir accès à sa parole libératrice. Cette part que nous avons choisie, rien ni personne ne pourra nous l’enlever.
Qu’il en soit ainsi selon notre foi.
Amen