Ce fil qui nous relie

image : Lola Reyes, pixabay.com

Luc 11, 1-13

« À quoi ça peut bien servir de prier? »

La question peut surprendre sur le coup, surtout de la part d’un pasteur qui la pose à une communauté de disciples. « À quoi ça peut bien servir de prier? » Croyez-le ou non, c’est le genre de question qu’on me pose de plus en plus souvent. Et oui, c’est une interrogation réelle et tout à fait légitime chez les jeunes et moins jeunes disciples.

« Ça sert à quoi de prier, au juste? » Ça semble sortir des sentiers battus comme question, ça l’air d’un parfum de contestation de ce qui semble être une évidence pour nombre de chrétiens et de chrétiennes. Toujours en est-il que notre question n’est pas une simple provocation, loin de là, car elle découle d’une véritable réflexion théologique dans laquelle la prière d’intercession s’opposerait à la Providence. J’ose même dire que l’interrogation est assez sérieuse pour être présentée à Jésus.

« Jésus, toi qui fais confiance à Dieu pour tout, est-ce qu’on peut savoir pourquoi tu pries avant que tu nous expliques le comment? » Ce genre de questionnement traduit en fait une perplexité contre ce qu’on pourrait appeler l’interprétation traditionnelle de la parabole de l’ami qui se laisse fléchir. Il faut dire premièrement – vous connaissez mon irrévérence – que, dans son interprétation usuelle que même la traduction de la Tob semble relayer, la parabole a vraiment mal vieilli.

Un homme – ou une femme – cogne chez son ami pour lui demander du pain afin de recevoir son invité à table. L’ami offre toutes sortes d’excuses pour ne pas répondre à la demande : « Mes enfants dorment, c’est la nuit, je ne peux me lever. » Il n’a pas tort, le bonhomme. Là où il se trouve un pépin, cependant, c’est que Jésus nous dit que la personne reçoit ses trois pains quand même parce qu’elle est sans vergogne, c’est-à-dire insistante. Est-il acceptable de croire qu’on peut finir par recevoir tout ce qu’on veut en picossant, en faisant chier le peuple ?

Il s’ensuit alors un autre problème qui est, cette fois-ci, d’ordre théologique. Voyez-vous, notre Jésus national fait de la parabole le socle d’un enseignant sur la prière. À première vue et compte tenu de la parabole en elle-même, on peut recevoir ainsi la leçon : « Plus tu pries, plus tu demandes à Dieu – on a tous déjà entendu ça, n’est-ce pas? –, plus tu persistes dans ta prière et plus Dieu va s’écoeurer et finir par te donner ce que tu veux. » Ça donne une interprétation de la prière très tournée vers soi-même, très marchande et qui peut d’ailleurs nous être tristement familière. On peut dès lors comprendre les soupçons envers la prière qui s’opposerait, en quelque sorte, à une confiance en Dieu qui nous procure déjà le nécessaire.

Pourtant… Pourtant, rejeter la prière à cause de la parabole correspondrait à jeter le bébé avec l’eau du bain. Du moins, ce serait passer à côté de quelque chose d’absolument essentiel. Bien que nous restons dans le sujet des prières de demandes – ne dirait-on pas prières d’intercession ? – Jésus évoque toutefois un aspect relationnel absolument fondamental dans la prière.

On passe très rapidement à côté si on ne fait pas attention. Alors que je lisais ce texte au cours de la semaine, deux choses m’ont particulièrement frappé.

Premièrement, la prière n’engage pas une seule personne avec son Dieu, mais une communauté au sens large. Les termes employés par Jésus parlent d’eux-mêmes, nous ramenant à l’importance de la fraternité. Lorsque Jésus s’adresse à Dieu, il ne s’adresse pas à lui en tant qu’individu à proprement dit, mais bien au nom d’une collectivité. Vous l’avez sûrement remarqué : il n’y a pas de « je », mais que du « nous » dans la prière qu’il enseigne à ses disciples.

Dans un même ordre d’idée, si la prière s’adresse bel et bien à Dieu, elle a aussi l’effet de nous retourner les uns vers les autres par une sorte de mouvement de décentralisation. On peut s’en faire une idée très simple en considérant que le pardon n’engage pas seulement Dieu, mais aussi ceux et celles que nous pardonnons. En évoquant ce « troisième parti » dans la prière, on s’inscrit dès lors, vous comprenez, dans la vie fraternelle. Ce n’est pas l’objet demandé qui est au cœur de la prière, mais bien la relation entre la personne qui prie, le Seigneur et la collectivité. Bien entendu, la prière peut contenir une demande ou une espérance, mais elle ne se réduit pas à ça. Avant toute chose, elle ouvre les canaux d’une relation avec autrui qui nous rappelle que nous formons un seul corps dans le Christ.

Il est absolument nécessaire de nous souvenir de cet aspect dans la prière qu’est la relation, car elle éclipse en quelque sorte l’objet demandé dans ladite prière. Vous avez peut-être remarqué que, Jésus, tout juste après la parabole, n’évoque pas l’obtention d’un objet spécifique qui serait celui pour lequel on prierait. On aura beau prier pour avoir ce dont on pense avoir besoin, Dieu, quant à lui, nous offre parfois autre chose. Ce dont nous considérons avoir besoin n’est pas nécessairement ce dont nous avons réellement besoin. Contrairement à ce qu’on pourrait croire en lisant la parabole, le Seigneur ne nous donne pas ce que nous quémandons avec insistance, mais bien mieux : l’Esprit saint, obtenu ou cultivé par l’entremise de la prière.

Souvenez-vous des remarques que je vous avais faites un jour quant à la sagesse qui, chez les premiers chrétiens, se confondait avec l’Esprit saint. La sagesse de Dieu n’est pas un savoir, mais une forme de discernement pratique où l’on discerne l’utile de la vanité ou encore qui me permet de reconnaître ce que je peux changer et ce que je dois laisser entre les mains de Dieu. Par l’Esprit saint, nous formons un seul corps en prière qui gagne en maturité par la puissance de l’Esprit.

Vous voyez, les chrétiens ont raison de dire que la prière est fondamentale dans la foi. Or, ce qu’ils oublient parfois de dire, c’est que la prière ne sert pas tant à recevoir ce que nous quémandons qu’à grandir, individuellement et collectivement.

Frères et sœurs dans le Christ, la prière, en sommes, est à la fois notre nourriture et ce fil qui nous relie les uns aux autres tout en connectant au Seigneur. Cultivons donc sans plus tarder ce savoir-faire et ce savoir-être afin de nous nourrir des nutriments essentiels à la vie spirituelle et ainsi croître en fraternité, en discernement et en confiance.

Qui’il en soit ainsi selon notre foi.

Amen