Ce qu’il en restera

image : Michaela Wenzler, pixabay.com

Luc 12, 13-21

Vous savez, nous avons chacun et chacune nos manières de vivre notre vie selon nos valeurs. Certains préfèrent par exemple vivre en campagne pour cultiver la paix et la valeur du travail. D’autres voient plutôt dans la vie urbaine et les grands rassemblements une occasion d’investir dans leurs relations. Nos choix traduisent donc, bien souvent, une philosophie de vie et voir même… une théologie !

Pour vous donner un autre exemple, plusieurs d’entre vous savent que je suis un adepte du minimalisme, un mode de vie parent avec la simplicité volontaire et dans lequel on fait le choix conscient de limiter nos possessions pour cultiver l’essentiel. C’est pour vous dire que, quand je suis parti de Montréal pour aller vivre sur la base militaire de Valcartier, l’entièreté de mes avoirs rentrait dans une seule voiture. C’était non seulement plus commode, mais ça représentait aussi la vie de disciple plus nomade et légère à laquelle j’aspirais.

Toutefois, il faut avouer que tout mode de vie comporte un risque de dérape. Ce n’est pas pour rien, par exemple, que certains adeptes de la simplicité sont parfois taxés de granolas et d’une certaine forme d’avarice tant leur préoccupation est d’économiser leur bien. On peut comprendre la critique vis-à-vis de cette vibe un peu Séraphin Poudrier. Pourtant, qu’en est-il de l’homme de la parabole ?

Je vous avoue que, quand on fait une première lecture de la Parabole, il y a de forte chance qu’on ne saisisse pas l’enjeu. « Il est où, le problème, au juste, Jésus ? Le gars de la parabole, il est juste prévoyant ! » Croyez-le ou non, cette réaction a été la mienne pendant plusieurs années. Toutefois, j’en suis venu à croire que le Diable se trouve parfois dans les détails. Comme c’est le cas du texte, les dérapes se lisent parfois entre les lignes de nos modes de vie.

Il faut dire tout d’abord que la parabole est un peu piégée pour les lecteurs. Dans une société comme la sienne, les lecteurs seraient bien tentés de voir la richesse et le bien-être comme une récompense de Dieu. C’est d’ailleurs probablement la perception du gars en question qui, de toute évidence, récolte trop de blés, réagissant comme toute personne réagirait devant ce qu’elle considère être la bénédiction de Dieu : accumuler et en profiter.

En voyant l’abondance de sa richesse, l’homme se dit en lui-même qu’il serait sage de détruire ses vieux greniers pour en construire des nouveaux, assurant ainsi la croissance, pérennité de ses ressources jusqu’à la fin de sa vie. Il fera bombance; il l’a bien mérité. Ce choix… ce serait probablement le nôtre aussi qui réfléchissons souvent en termes de gain, de perte et, surtout, de sécurité. Toutefois, est-ce vraiment là l’objectif même de la richesse ? Sert-elle à nous assurer un confort ? Ces deux questions peuvent être un peu déroutantes, mais elles ont le bénéfice de nous faire réfléchir non pas seulement sur la valeur de la richesse, mais aussi sur ses fins. Du moins, ce sont deux questions que j’ai dû, moi, me poser à un certain moment de ma vie.

Autre tranche de vie ! Je vous confesse tout d’abord être une personne privilégiée financièrement. À plusieurs moments de ma vie, et ce, dès que j’ai débuté le Cégep, j’ai sauté sur toutes sortes d’occasions propices pour m’assurer une stabilité financière à long terme. Néanmoins, cette croissance économique qui correspond avec une sécurité toute relative peut avoir quelque chose d’addictif qui nous pousse parfois dans des orientations pas tout à fait saines. Pour toutes de raisons qui me sont propres, j’éprouvais un soulagement constant en voyant mon compte en banque augmenter et… une peur quasiment maladive en constatant toutes dépenses.

Sans me projeter sur l’homme de la parabole, je ne serais pas surpris de savoir que son âme trouverait davantage de repos à conserver ses biens que de l’investir dans sa vie. Plus j’y pense, plus le gars me ressemble drôlement. Sans dire qu’il était avare, on dirait qu’il s’est laissé prendre au piège d’un conservatisme, un mode vie où l’on se repose sur des ressources qui sont pourtant appelées à disparaître un jour ou l’autre. C’est justement là, à mon sens, la critique qu’on peut lui faire. Sa vie – son mode de vie – est principalement centrée sur la conservation plutôt qu’une utilisation des ressources, ces fruits obtenus par nos efforts et par la grâce.

Prendre conscience de mes propres dérapes, a été une vraie révélation dans mon cas. À la lumière de la vie de Jésus qui a incarné l’Évangile et la réalité actuelle du Royaume, j’en suis venu à me dire que les dons de Dieu comme les ressources ont pour but, en fait, d’être investis.  En d’autres termes, nos avoirs servent à être dépensés dans le bien commun et le long terme. Il n’est pas question ici de jeter de l’argent par les fenêtres ou de tomber dans un mode de performance, mais de profiter des occasions qui se présentent pour partager nos dons qui permettront la croissance du bien collectif et, en occurrence, celle du Royaume de Dieu.

Frères et soeurs dans le Christ, nous recevons tous et toutes des dons aussi variés qu’utiles. Bien que nous soyons appelés à les cultiver et à en profiter, il importe de savoir aussi les partager afin qu’ils participent à l’économie du Royaume. Dans un tel cas, nos modes de vie correspondront à des jardins fruitiers ou bien des champs de blé. Peut-être, à partir de ceux-ci, pourrons-nous construire dans l’esprit de l’Évangile le monde de demain.

Qu’il en soit ainsi selon notre foi.

Amen