Soyons les artisans de notre vie
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Jérémie 29, 4-7 et 10-14
Frères et sœurs, c’est sans conteste que chaque génération éprouve son lot de défis. Après avoir connu le « boom » des naissances après la Seconde Guerre mondiale, voici que nous assistons au Québec aux défis liés au vieillissement ainsi qu’à un faible taux de natalité qui peine à renouveler la population.
À ce propos de la natalité, je ne sais pas pour vous, mais j’ai souvent entendu le discours à savoir qu’il serait cruel de mettre des enfants au monde alors que tout va mal autour de nous. Nous vivons dans un monde divisé, dans un pays où près de la moitié des gens peinent à se nourrir correctement, enchaînés, d’ailleurs, par un esprit de consumérisme qui épuise la planète.
On ne peut pas donner complètement tort à ces discours. Toutefois, il y a certainement encore une partie de nous qui continue à croire que notre avenir n’est pas scellé. Les guerres, la faim, la perte de sens sont tous des défis qui ont fait l’histoire d’une humanité qui, à travers nous, persiste encore aujourd’hui.
Cette tergiversation entre espoir et désespoir peut faire émerger deux questions. Premièrement, comment pouvons-nous poursuivre notre chemin dans de telles circonstances ? Deuxièmement, comment ne pas abandonner la joie et nous laisser avaler par le désespoir ? Voilà deux questions essentielles qui ont pour enjeu notre résilience. Pour y trouver un début de réponse, il importe à mon avis de nous intéresser au passé, c’est-à-dire l’histoire moderne, mais surtout celle biblique qui nous intéresse davantage ici.
Pour ceux et celles qui connaissent un peu les Écritures, vous n’êtes peut-être pas savoir qu’elles réfèrent souvent à un évènement historique bien précis : l’exil du peuple de Dieu à Babylone qui a eu lieu à la fin du 6e siècle avant Jésus Christ.
Alors que régnaient la division et la négligence dans la classe politique israélienne de l’époque, celle-ci fut surprise par la montée en puissance du roi babylonien Nabuchodonosor II. Non seulement les forces militaires babyloniennes écrasèrent l’Égypte, mais finirent aussi par raser, ville après ville, l’entièreté de la Terre sainte. La population, victime des mauvais choix de leur société, fut alors déportée en terre étrangère.
Coup dur, on le comprend, pour un peuple choisi et qui espérait – ou se reposait plutôt – sur les promesses de l’Alliance. Qui pouvait prédire, à l’époque, combien d’années allait durer cet exil, cette période douloureuse ?
C’est un évènement traumatique que nous racontent les Écritures et qui peut nous rappeler par ailleurs les dangers que nous courrons. Bien entendu on peut être agacé à l’idée que Dieu lui-même aurait exilé son propre peuple. Toutefois, force est d’admettre que cette compréhension de la rétribution peut nous rappeler à l’ordre. Nous sommes tous et toutes responsables – intégralement ou en partie – du devenir de nos communautés. D’autre part, si on en fait cette fois-ci une interprétation spirituelle, cet exil pour un temps indéterminé peut aussi évoquer les épreuves, les douleurs que nous portons et qui persistent parfois dans le temps. Des mauvais moments à « Babylone », nous en avons tous vécus, souhaitant retrouver la santé et, si je peux me permettre, retourner « chez soi ».
Toutefois, la bonne nouvelle qui nous est adressée aujourd’hui par l’entremise de l’Esprit, c’est qu’il est quand même possible, à même nos douleurs, de poursuivre vie. Exilé à Babylone, le peuple cultive alors le souvenir des promesses du Seigneur qui n’a jamais abandonné ses enfants. À travers la prédication du prophète Jérémie, le peuple reprend alors courage, prenant en main sa destinée.
C’est un fait : nul exilé ne reviendra à Jérusalem de son vivant. Toutefois, le Seigneur invite ses enfants à faire face à leur nouvelle réalité et à persévérer dans la culture de la vie, de la joie à même cette terre étrangère qui, paradoxalement, les fait aussi souffrir.
Mine de rien, ce texte relatant une tragédie personnelle et collective peut évoquer quelque part nos propres défis, ces situations dans lesquelles nous pouvons nous trouver. Des situations qui semblent avoir peu d’issus, et ce, que ce soit des deuils, des échecs professionnels, une incertitude financière, une maladie…
Quoiqu’on pourrait être tenté par le désespoir et ainsi refuser d’investir dans la vie en croyant qu’elle ne vaut plus la peine de s’y attarder,le Seigneur nous rappelle toutefois que la vie reste plus forte que tout. Pour s’en convaincre, je me permets de faire un reflet des membres de notre petite communauté. Au cours de la dernière année et des « Une foi par mois », j’ai pu apprendre à mieux vous connaître et être édifié par vos vies respectives qui se développent à même divers défis. Combien d’entre vous choisirent des modes de vie qui offrent de la résistance aux forces du consumérisme, aux forces de mort ? Combien d’entre vous consacrèrent leur vie à la culture de la paix dans ce monde divisé ?
Non seulement la vie s’exprime à travers notre éthique guidant nos décisions, mais elle s’exprime aussi à travers la vie fraternelle. Pour certains et certaines d’entre nous qui traversèrent des épreuves, la découverte de Sainte-Claire ou d’une autre communauté a coïncidé avec un renouveau. Les prises de décisions en faveur de l’écologie, le développement personnel quant à la connaissance de soi et de sa foi, le rassemblement d’une communauté à laquelle on adhère, l’adhésion au Seigneur par les sacrements… Tout cela est porteur de vie pour ces artisans que nous sommes.
Certains ou certaines, plus pessimistes, pourraient dire que nous nous battons contre des moulins à vent, que, fondamentalement, nos douleurs restent les mêmes. Certes! Or, je crois cependant que nous sommes aussi portés par l’Esprit qui, en tout temps et en tout lieu, est co-créateur avec nous et en nous. Quoique nous vivions chacun et chacune notre propre exil à Babylone, rien ne saurait nous détourner de la vie accordée par le Seigneur. Celui-ci renouvellera au moment propice tous ceux et celles qui le cherchent, les ramenant « chez eux ».
Frères et sœurs dans le Christ, chaque génération et chaque personne traversent ses deuils et ses épreuves. Pourtant, les générations se succèdent quand même, se renouvellent non pas en s’abreuvant du désespoir, mais en s’accrochant à l’espérance qui est, pour nous, l’accomplissement des promesses du Seigneur. Dieu ne nous laisse pas orphelins à Babylone ; il ne nous abandonne pas à notre malheur. Il révèle sa grâce à même notre histoire, notre vie, dont nous sommes, ultimement, les artisans.
Qu’il en soit ainsi selon notre foi.
Amen.