Je t’ai dit de vivre
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Jérémie 29, 4-7 et 10-14
Frères et sœurs, ça l’air que je me répète tout-le-temps : il n’y a pas plus grande joie pour moi que de dire et redire à quel point, à l’Église Unie Sainte-Claire, l’Esprit fait son œuvre. Dieu, dimanche après dimanche, fait bien les choses. Et je ne parle pas ici d’une habileté que je posséderais – tous dons et talents sont donnés du Seigneur pour le servir et réaliser ses désirs. Non, je fais ici référence à cet esprit de sagesse qui vous a été accordé et qui se révèle à travers vos commentaires, nos discussions.
Rappelez-vous d’abord comment, lors d’un culte précédent, quelqu’un d’entre vous a soulevé une remarque tout à fait pertinente en ce qui a trait à notre relation avec le Seigneur. Une relation qui semble parfois déterminée par des conditions, voire même une logique de marchandage. La question se pose étant donné que, dans les Écritures et probablement dans l’éducation que nous avons reçue, Dieu est souvent perçu comme celui qui récompense et qui punit. De bonnes actions amènent la bénédiction, de mauvaises, la damnation. Nos œuvres, dans une telle perspective, détermine notre relation avec le Seigneur qui, de son côté, décide de notre devenir selon nos mérites.
Évidemment, on essaie de repousser cette perspective-là qui a fait son temps. Or, force est d’admettre que les mauvaises habitudes reviennent au galop très rapidement! Comment expliquer cette logique du donnant-donnant qui paraît être parfois plus forte que nous et qui persiste encore aujourd’hui ? Frères et sœurs, c’est une question difficile, mais essentielle en ce dimanche de la Réformation.
Les exemples de marchandages dans l’histoire du peuple, on les connaît bien. Sacrifices pour le pardon des péchés, pour le rachat des nouveau-nées, achats et vénération de reliques ayant un supposé pouvoir magique, ventes d’indulgences en échange du salut. Mine de rien, ce qu’on appelle la « logique des œuvres » a traversé l’histoire de l’Église et je pense que tous et toutes sont d’accord pour dire qu’elle doit être dépassée au nom du progrès et d’une prise de maturité de la foi.
Cependant, ne pensons pas que cette histoire est réglée pour autant, car même le langage de la foi au Québec est fortement teinté par la logique des œuvres. Combien de fois avons-nous entendu ou dit tout bonnement que « le Seigneur m’a donné une grâce en allant, par exemple, communier » ? On pourrait faire le procès du catholicisme québécois, mais ce serait oublier que, même dans le protestantisme, nous avons un sérieux problème avec la montée de la théologie de la prospérité et dont la logique voudrait que le disciple qui investit financièrement dans l’Église reçoive son dû et voir même le double et le triple.
Vous comprenez bien que ce vice perdure encore aujourd’hui. Le peuple de Dieu n’a cessé tout au long de son histoire de conditionner la grâce qui, pourtant, dans les Écritures comme dans nos vies, nous est librement donnée. Dans la logique des œuvres, la grâce, le salut et la vie deviennent les objectifs à atteindre d’une économie des moyens. Plus nous faisons, plus nous recevrons. Plus nous le faisons bien, plus nous aurons de chance de gagner notre ciel.
Bien que la Réformation protestante se soit en partie construite contre la logique des œuvres pour remettre en avant la primauté de la foi, la grâce et les Écritures, rien n’est réglé pour autant. Ces allers-retours incessants ont de quoi nous questionner ce soir. Il semble que l’œuvre des Pères et des Mères de la Réformation soit à actualiser constamment. Mais… pourquoi ?
Comment s’expliquer cette tentation récurrente qu’est le retour à la logique des œuvres ? Pour en arriver à un pan de réponse, il semble pertinent de revenir aux Écritures pour mieux plonger ensuite dans nos abîmes intérieurs.
Ézékiel, prophète important dans les Écritures, a probablement été un contemporain de Jérémie. Sa prédication s’est située dans la même lignée que son frère dans la foi en cela qu’elle aborda la repentance, mais aussi l’espérance. À cause de ses mauvais choix, le peuple partira assurément en exil à Babylone bien qu’il retrouvera un jour la Terre sainte. Il reviendra à la vie s’il le désire, s’il se détourne de ses voies mauvaises. Jérusalem, le peuple des disciples, conserve un avenir malgré tout ce qu’il a pu traverser et tout ce qu’il éprouve encore de son vivant. Cette espérance qui se veut être le coeur de la prédication d’Ézékiel peut nous fournir quelques éléments de réflexion forts intriguant par rapport à la grâce du Seigneur, mais aussi notre relative difficulté à l’intégrer pleinement.
Envoyant son serviteur interpeller le peuple à propos de ses déroutes, le Seigneur lui rappelle ses origines pour le moins modestes. Ce peuple que nous sommes, choisi d’entre tous, n’est pas issu de la royauté, mais bien de la misère. Née de la colonisation d’un pays étranger, assimilé par la violence… Née d’une union aux limites de l’illégitime, Jérusalem est un enfant non désiré, abandonné à son sort, à la mort.
Pourtant, le Seigneur affirme qu’il passa près de nous qui ne connaissions ni l’Amour, ni la Justice, ni l’Appartenance. Il a été pris de pitié pour cet enfant que nous avons été et que l’on abandonna dans le désert. C’est alors que le Seigneur manifesta sa volonté, son désir pour nous qui étions voués à la mort, disant : « Je t’ai dit de vivre! »
« Je t’ai dit de vivre! », affirma le Seigneur de la même conviction et espérance qu’il fit naître la lumière lors du cycle de la Création. « Je t’ai dit de vivre! » Dans le secours, dans cet amour gratuit et créateur qui unit un parent à son enfant, n’y a-t-il pas plus grand témoignage de la grâce ?
Vous savez, l’amour du Seigneur pour son peuple fait chaud au coeur, car c’est un amour qui est accordé sans condition que ce soit. C’est un amour qui, pour reprendre Paul, relève purement et simplement du don. Pourtant, cet amour-là ne nous empêche pas de nous tromper, de déraper en tout temps et tous lieux. Même l’amour dans une famille ne permet pas, ultimement, d’éviter les épreuves et les incompréhensions.
En cela, la prédication d’Ézékiel est un chef-d’œuvre qui dépeint avec merveille la grâce qui se révèle à même notre condition, car elle met en perspective non seulement l’amour de Dieu pour son peuple, mais nous rappelle aussi comment nous sommes quelque part blessés par les évènements de la vie. Jérusalem – et j’oserais dire l’humanité – s’apparente à cet enfant qui, abandonné à la naissance, est blessé psychologiquement, spirituellement et ontologiquement.
Sans vous faire une leçon de psychologie, il me semble que, compte tenu son histoire, l’humanité est bel et bien enclin à calfeutrer ses brèches par tous les moyens possibles. Blessés intérieurement – et je ne parle pas ici d’un supposé péché originel –, les êtres humains se tournent rapidement vers des moyens servant à anesthésier cette douleur existentielle qui est la sienne. Dans nos mauvais jours, les perspectives que nous avons de Dieu traduisent ce mal-être. Un Dieu à qui nous devons plaire sous peine d’être punis ou, pire, être abandonnés.En ce sens, la logique des œuvres constitue à mon avis une réaction traduisant les tempêtes qui ne cessent de nous inquiéter.
Toutefois, la bonne nouvelle dans tout cela, frères et sœurs, c’est qu’il est possible de progresser. Il me semble que, dans ce cas, la Réformation et le refus de la logique des œuvres soient les premiers pas à faire. C’est en allant voir le médecin, en recevant un diagnostic que nous pouvons identifier notre mal-être pour mieux, en temps et lieu, guérir.
La guérison prend beaucoup, beaucoup du temps, surtout lorsque les blessures sont profondes. Pourtant, comme Ézékiel nous le rappelle par sa prédication ainsi que tout le reste des Écritures, Dieu ne nous abandonne jamais pour autant. Il nous a recueillis non pas parce que nous étions dignes de son amour par nos œuvres, mais parce qu’il nous aime et que ce même amour nous rend dignes. Dieu est notre guérison, il est celui qui peut évangéliser nos profondeurs, illuminer nos abîmes de par sa grâce.
Bien-aimés dans le Christ, l’histoire sainte nous démontre que le peuple que nous sommes dérape souvent. Nous effectuons des choix qui traduisent nos blessures, stagnant dans nos mauvaises habitudes pour ne pas souffrir. À bout de force et de patience, nous nous tournons à l’occasion vers des moyens de compensations. Pourtant, cette culture de la mort et de la culpabilité n’est pas une fatalité. Par miséricorde pour nous, encore aujourd’hui, le Seigneur nous prie de choisir la vie.
« Je t’ai dit de vivre! » Cette parole de grâce du Seigneur est particulièrement significative en ce dimanche de la Réformation, car nous sommes appelés à nous réformer tous les jours, et ce, au nom même de la vie qui nous a été accordée. Comme Paul le dit, nous n’y sommes pour rien, c’est le don de Dieu! Grâce lui soit rendue aujourd’hui et à jamais !
Amen