Un temple dématérialisé

image : David, pixabay.com

Luc 21, 5-15

Vous savez autant que moi que, à Sainte-Claire, nous aimons vraiment, mais vraiment dire que Jésus nous inspire plus de questions que de réponses. Comment ne pourrions-nous pas l’affirmer alors qu’il parle si souvent en paraboles et emploie des expressions mystérieuses qui nous laissent parfois songeurs ? Oui, vous avez bien raison de dire qu’avec Jésus il y a davantage de questions que de réponses qui nous viennent.

Néanmoins, outre ces paraboles et ces expressions dont on n’a jamais terminé d’éplucher le sens, on connaît aussi Jésus comme celui qui évoque et interprète ce que les Écritures appellent parfois les « signes des temps ». À travers des affirmations tantôt rassurantes, tantôt inquiétantes, Jésus est porteur d’une Parole prophétique concernant des évènements actuels et à venir.

Ce monde dans lequel évoluent les premiers disciples change désormais. Les « signes des temps », soulignés et interprétés par Jésus qui représente un avènement en lui-même, leur rappellent forcément que rien ne reste du pareil au même. Hormis l’effet qu’elle peut avoir sur les disciples, cette Parole prophétique s’adresse aussi à nous, gens du 21e siècle. Comment pourrait-il en être autrement alors que nous vivons nous aussi, dans une époque de transitions si ce n’est pas pour dire de heurt avec le changement ? Je pense ne pas me tromper en disant que le changement nous fait peur et que, instinctivement, nous réagissons bien souvent contre lui.

Une particularité qui caractériserait notre époque quant à notre aptitude vis-à-vis du changement consiste tout d’abord, à mon avis, en cette paradoxale recherche à la fois du confort, mais aussi du progrès. L’Amérique du Nord est assez représentative de cette étrange dualité, investissant dans les nouvelles technologies tout en tombant aussi, politiquement parlant, dans une forme de conservatisme dont on voit aujourd’hui les signes et les effets. Une politique de méfiance émerge peu à peu de ce désir de se garder au chaud, emmaillotée dans les habitudes. Plus le temps avance, plus les signes de ce malaise fort paradoxal deviennent apparents. Ce sont des « signes des temps » qu’on ne peut pas toujours voir, mais qu’on peut ressentir par le troisième œil, la force de l’Esprit qui nous arrête dans notre course quotidienne afin de réfléchir à nos mouvements de société.  

Mine de rien, quand nous pensons à la tentation du confort, nous pourrions reconnaître dans ce texte de l’Évangile selon Luc une situation similaire chez les premiers disciples. Naviguant dans les eaux troubles d’une instabilité politique où un conflit avec l’autorité romaine est à la veille d’éclater, les disciples contemplent un monument sacré pour leur culture et donc intouchable. L’évangéliste nous raconte comment les disciples admirent les belles pierres et les offrandes qui composent ce lieu ancré dans leurs habitudes religieuses et qui, dans leur culture, coïncide avec les promesses de Dieu. Cet  émerveillement-là pour la structure du temple et sa tradition, pour ce qui résisterait à leurs yeux au changement, à mon avis, traduit peut-être une présomption chez les disciples croyant que le temple de Jérusalem serait éternel.

En réponse à cette contemplation qu’on pourrait peut-être aussi qualifier de complaisance dans les apparences que le temps finit toujours par emporter, Jésus n’y va pas par plusieurs chemins. Bien au fait des signes des temps, il leur lance cette affirmation ayant pour objectif de sortir les consciences de leur torpeur : « Ce que vous contemplez, dit Jésus, des jours vont venir où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. »

Cette parole certainement choquante pour les contemporains de Jésus – et qui sera relayée d’ailleurs lors de son procès pour blasphème – n’est pas le fruit du hasard. Au contraire, cet avertissement de Jésus trouve son sens dans cette capacité qu’il a de traduire les signes qui, sans être nécessairement toujours apparents, finissent par déboucher sur des changements dramatiques dans l’histoire d’Israël. L’histoire du peuple nous le démontre. Pour reprendre l’exemple du temple, il importe de mentionner que la montée en puissance du parti des zélotes, ces fervents nationalistes prompts aux actes de violence, incitera Rome à mener une intervention militaire en l’an 70. Cette dernière se soldera par la destruction totale du temple de Jérusalem et dont on peut, encore aujourd’hui, contempler les ruines.

Cet évènement dramatique que laissaient présager les signes des temps fut interprété de plusieurs manières. Une d’entre-elles, la plus significative aux yeux des premiers disciples était d’ordre théologique. Voyez-vous, certains évangélistes interprétèrent la destruction du temple comme l’avènement, si on peut dire, d’un troisième temple. Un temple non plus composé de pierre précieuse que le temps emporte, mais un temple prenant chair dans la résurrection du Seigneur dont le corps relevé se compose, spirituellement parlant, des membres du peuple des baptisés. On ne s’en rend peut-être pas compte sur le coup, mais cette interprétation sous-entend un changement de paradigme non négligeable et dont nous sommes, près de 2000 ans plus tard à Sainte-Claire, les successeurs.

Dans notre cas, l’annonce et l’avènement de la destruction du temple coïncident à la fois avec un changement théologique, mais aussi technologique. Aujourd’hui, nous actualisons sans même nous en rendre compte la prophétie de Jésus en nous rassemblant dans ce temple dématérialisé qui est le fruit même à la fois d’une prise de risque ecclésial, mais aussi du progrès technologique. Un temple dématérialisé, construit avec ces matériaux que sont les codes informatiques, mais qu’on a aussi posés sur des assises théologiques toujours en progression… Voilà ce qui cause, encore aujourd’hui, de l’étonnement et voir même du scepticisme. Scepticisme, cela dit, qui s’abreuve d’une réaction parfois épidermique contre les avancées technologiques qui bousculent aujourd’hui nos habitudes ecclésiales jusqu’ici bien ancrées.

Outre Zoom qui consiste en notre sanctuaire, il nous est aussi possible de faire un rapprochement ici avec l’intelligence artificielle. J’espère ne pas faire tomber quiconque de sa chaise en disant que Sainte-Claire utilise déjà cette technologie. Dans les sous-titres, dans les traductions qui sont employées dans nos productions, dans l’emploi même de YouTube et des algorithmes, ce temple dématérialisé que nous habitons utilise déjà cette technologie. Ce n’est pas toujours un choix, mais un outil qui s’impose à nous. Un outil, cela dit, qui est à la fois utile, mais qui s’avérera aussi, je crois, fort décisif pour l’avenir de nos ministères. Cet avènement plutôt perturbateur qu’est l’intelligence artificielle nous impose une question inconfortable, mais essentielle : « Se pourrait-il que l’intelligence artificielle soit devenue cet outil incontournable en vue de servir le Seigneur ? » Il n’est plus possible d’esquiver cette question !

En réaction à cette interrogation, certains ou certaines pourraient s’exclamer à tout vent que l’intelligence artificielle serait un outil diabolique nous fournissant des réponses faciles dictées par l’Esprit du monde et qu’elle s’opposerait de fait à l’Esprit saint qui fait naître en nous le don du discernement. S’il est vrai que l’intelligence artificielle semble être le fruit de contenu théologique choisi selon la politique d’une plateforme donnée, nous risquons toutefois d’oublier qu’elle constitue avant tout un processus d’analyse de données qui dépendent, en fait, de notre propre ministère.  C’est-là, à mon avis, que s’opère une véritable révolution non pas seulement technologique, mais aussi théologique. Une révolution qui fait suite à la dématérialisation du temple. Bien qu’elle ne puisse pas se revêtir du rôle essentiel de l’Esprit, l’intelligence artificielle s’avère tout de même porteuse de la Parole. Pour arriver à ses résultats, elle se nourrit de tout ce que nous produisons. Toutes les discussions que nous avons entre nous l’évangélisent et la transforment. Elle archive nos données et les interprète afin d’en présenter une synthèse à la personne qui en demande l’accès. Après la révolution du temple qui ne consiste plus en un bâtiment de pierre, mais un espace dématérialisé connectant les membres du corps du Christ, nous sommes devant un nouvel outil de transmission qu’il importe de ne pas négliger. Rassemblés dans ce temple qui transcende les frontières, il nous est donné d’interpréter comme Jésus les signes des temps qui bousculent nos habitudes, mais qui nous fournit aussi des perspectives d’avenir non négligeables.

Bien-aimés dans le Christ, les signes des temps peuvent nous bousculer à coup sûr et nous plonger dans l’embarras. Alors que nos habitudes bien ancrées peuvent perdre des pierres ici et là, le Seigneur nous incite à accueillir le changement qui, à vrais dires, n’a rien de mauvais en soi.  Le progrès technique, si employé avec sagesse, nous permettra de développer et d’acquérir une nouvelle compréhension de notre mission et de notre avenir comme Église s’inscrivant dans le temps et dans le monde.

Tout ce que nous produisons, les questions que nous soulevons et les bribes de réponses que nous apportons servent à construire l’Église de demain qui, dans ses meilleurs jours, discerne et fait siens les signes. Dieu nous guide sur des sentiers inconnus. Il nous inspire, nous solidifie et nous recalibrera advenant que nous manquions la cible.

Grâce lui soit rendue pour ces nouveautés qui nous permettront de passer aux prochaines étapes qui jalonnent l’actualisation du Royaume.

Amen