Dieu met le monde à l’envers!
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Ésaïe 11, 1-10
Parfois, il est bon d’effectuer un petit retour en arrière pour mieux commenter les Écritures!
Si vous vous souvenez de l’infolettre d’il y a deux semaines, j’ai mentionné dans le traditionnel mot du serviteur à quel point le temps de l’Avent est un moment de joie pour les uns, mais aussi d’épreuves pour les autres. Pour nous en faire une idée, je vous ai mentionné l’importance que prend le Blue Christmas dans certaines communautés et dont le succès n’est plus à prouver. Du moins, c’est ce que je me suis dit en participant par Zoom à cet évènement qui a eu lieu à Trinity United Church jeudi passé. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas cette tradition, disons simplement qu’elle correspond à un culte qui a lieu durant le temps de l’Avent et qui sert à présenter au Seigneur nos peines et notre solitude, mais aussi à commémorer nos disparus ainsi qu’à raviver en nous l’espérance en les promesses du Seigneur.
À ce sujet d’un culte aussi peu orthodoxe pour le temps des fêtes, je vous fais sans plus tarder une confession… Je ne suis pas très friand du temps de l’Avent et encore moins du jour de Noël. C’est le moment de l’année où ma santé, en général, pique du nez. Semble-t-il que je ne sois pas le seul à avoir l’impression que tous les maux du monde me rentrent dedans! Préférant alors le Blue Christmas à la joie parfois forcée du traditionnel temps des fêtes, certains et certaines d’entre nous peuvent trouver l’ambiance de Noël un peu trop contrastée avec les évènements qui secouent actuellement notre monde tout comme notre vie personnelle. Omettre de mentionner les épreuves que nous traversons consisterait à feindre l’ignorance à l’encontre des déchirements qui nous font souffrir.
Et oui, de nombreuses tragédies peuvent nous préoccuper en ce temps de l’Avent. Une de ces tragédies dont nous ne pouvons pas omettre le souvenir consiste bien entendu en celui des meurtres commis à l’École polytechnique de Montréal le 6 décembre 1989. Il y a 36 ans, un tireur fit irruption à la Polytechnique et assassina 14 femmes, blessant au passage 13 autres personnes avant de s’enlever la vie. Cet acte de violence motivé par la misogynie a fait en sorte que soit créée la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes.
C’est pour dire, frères et sœurs, que nous ne pouvons pas enterrer les pleurs sous une tune de Noël ni dissimuler sous un glaçage la violence à laquelle font face plusieurs personnes en ce moment même. Sans vouloir scraper l’Esprit des fêtes, il faut dire que, hélas, la violence fait partie de notre quotidien, et ce, que ce soit à notre époque ou encore au temps d’Ésaïe et dont la prédication s’inscrit dans une époque où la terre d’Israël fut rasée et sa population déportée à Babylone.
Voyez-vous, quand on pense un peu à la condition humaine, le temps de l’Avent, c’est-à-dire la commémoration des promesses de paix du Seigneur, est tout sauf une célébration de nos habitudes et de notre confort. Dans un monde divisé comme le nôtre et qui est traversé par la violence, on ne peut pas dire que le Règne de paix promis par Dieu soit arrivé pour de bon. Au contraire, pour reprendre les termes mêmes de Jésus, le Règne des Cieux, en fait, « s’est approché[1] ». Au final, la naissance du Fils de Dieu dont nous célébrons l’avènement à Noël ne consiste qu’en la première pierre posée à l’édifice du Royaume, un des sceaux qui, déverrouillé, nous permettra de contempler un coin de l’horizon du nouveau monde.
Tel que le mentionnait Darla la semaine passée, le temps de l’Avent est avant tout un temps d’attente qui s’inscrit dans l’espérance que nous plaçons en Dieu s’apprêtant à faire toutes choses nouvelles. J’insiste ici sur ce terme de « choses nouvelles ». Si l’on se fie à la prédication d’Ésaïe anticipant le renouvellement du monde, le Règne du Seigneur ne correspond pas tout à fait à nos perspectives habituelles ou, du moins, comporte quelques originalités sur lesquelles nous risquons de passer trop rapidement. Plutôt qu’à l’expérience d’une paix politique en ayant Jésus comme monarque, c’est à l’expérience d’un renversement auquel nous sommes promis. Un monde viré à l’envers, si je peux me permettre, et qui débute par la naissance du Fils de Dieu. Naissance qui, comme vous le savez peut-être, anticipe sa mort, mais aussi sa résurrection qui ouvre, elle, l’horizon de notre espérance.
Toutefois, il importe, encore une fois, d’être prudent sur l’objet même de notre espérance du fait de la promesse annoncée par l’entremise d’Ésaïe. La prudence est de mise, car, bien que le Christ nous ait rejoints, la fabrique de notre monde n’a pas tant changée pour autant… Vous connaissez probablement la formulation usuelle suivante : « Christ a vaincu la mort ». Et bien, saviez-vous que, derrière cette formule-là, se cache en fait une affirmation de foi et non pas en soi un fait déjà accompli? Par sa révélation, par la Parole qui s’incarne, nous nous retrouvons en fait au milieu d’une transition. Un jour, dans un temps de crise comme le nôtre, s’accomplira le renversement de la guerre, de la mort, c’est-à-dire de ce que nous appelons parfois à tort « l’ordre des choses ». Nous serons dès lors témoins du loup séjournant avec l’agneau, de la panthère se couchant près du chevreau et même du lion qui, avec le bœuf, mangera du fourrage.
Le lion qui, avec le bœuf, mangera du fourrage… Ce n’est pas rien, cette annonce-là d’Ésaïe! Elle est, en fait, très révélatrice, car, en renversant la chaîne alimentaire, cette prophétie marque l’avènement d’une transformation profonde de notre monde. Voilà la promesse de Dieu qui se révéla en Jésus et se révèle encore à travers nous. Voilà notre espérance, celle que nous cultivons à travers le chemin de la foi. Une espérance en Dieu qui retourne ce monde sur lui-même, renversant l’ordre des choses qui nous semblait jusque-là immuable. Ainsi, peu à peu, émerge de notre monde actuel ce Règne de paix où tous les vivants serviront le Seigneur en servant la Création. Un Royaume où il n’y aura plus de violence, plus de combat pour la survie, mais que de l’harmonie divine et des relations paisibles où les soucis n’existent plus.
Bien-aimés dans le Christ, le temps de l’Avent, en sommes, est ce moment propice à l’observation des signes des temps. Des signes nous démontrant que ce monde passe tout doucement pour laisser advenir le prochain. Avec patience, veillons et prions, tournés vers nos fenêtres d’Église. Avec les yeux de la foi, peut-être pouvez-vous déjà apercevoir les merveilles que le Seigneur accomplit dans notre nuit? Voyez-vous, à même ces petits carreaux sur Zoom où on voit nos visages, il nous est donné d’être témoins des artisans de paix, signes mêmes qui annoncent cette Création nouvelle promise par Dieu.
Notre attente du Règne n’est pas une attente passive dans le confort de nos maisons. Au contraire, comme des rois mages ou des bergers, il importe de répondre à l’appel du Seigneur en préparant ses sentiers. Des sentiers d’espérance pour le monde de demain, pour la Création qui est, encore aujourd’hui, dans un temps de gestation. Ce soir, le Seigneur nous fortifie dans la mission que nous avons reçue; il est notre soutient dans la vie comme la mort, le gardien de nos visions, des rêves de paix que nous partageons avec lui.
Grâce lui soit rendue pour l’œuvre de son Esprit nous révélant l’horizon d’un monde r’viré à l’envers et qui, par sa Parole enracinée en nous, adviendra, peu importe les épreuves, peu importe le temps.
Amen
[1] Matthieu 4, 17.