Nous ne sommes pas seuls
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Matthieu 3, 13-17
Vous savez, ce n’est pas un secret pour personne que la solitude constitue un des plus grands maux de notre époque. Outre les aînés qui en sont particulièrement affectés, nous pourrions aussi évoquer ceux et celles qui composent la « génération Z », c’est-à-dire notre population qui termine en ce moment l’adolescence ou qui débute leur vie d’adulte. Saviez-vous que, selon l’Unicef, près de 25% de ces jeunes gens font appel à des soins concernant leur santé mentale[1]?
Face aux conflits qui plombent notre monde, la quasi-impossibilité d’accès à la propriété et la désespérance face à la condition écologique de notre planète dont ils ont hérité… la tentation du repli sur soi est énorme. Par expérience, cette tentation – qui n’est pas exclusive à cette génération cela dit – semble aussi se remarquer dans la manière qu’est vécue la vie de disciple. Nous pouvons entrevoir par la bande une tendance théologique se traduisant par une foi purgée partiellement ou complètement de cette dimension fraternelle pourtant essentielle. La vie communautaire devient alors de moins en moins importante, la relation personnelle avec Dieu prenant toute la place.
Dans la détresse, vous le savez autant que moi, toutes créatures tendent à s’isoler. Or, vous savez aussi que ce n’est pas une solution viable au mal-être et que ce n’est pas non plus ce que Dieu désire pour nous.
Ce mal-être de la génération Z m’a porté à interroger notre lecture durant toute la semaine. Après réflexion, j’en suis venu à comparer notre époque à celle de Jésus et à y trouver quelques aspects qui pourraient nous inspirer.
Vous savez, ni la paix ni la fraternité ne doivent être tenues pour acquises. Ce sont des biens précieux, mais si facilement perdues alors que l’histoire humaine fait son chemin. Quand on lit les Écritures qui suivent les chemins sinueux de l’histoire, on y trouve bien des paroles de douleurs et de solitude, preuves en sont le Livre des lamentations ou celui des psaumes. L’Évangile selon Matthieu, lui, ne fait pas exception à la règle. Bien que le lectionnaire ait grandement écourté la lecture de ce soir, nous ne devons pas oublier le contexte difficile dans lequel s’inscrit le mouvement baptismal. Souvenons-nous entre autres du pharisianisme tourné vers le confort de la loi ou encore des zélotes, ce groupuscule politique et armé, partisan des coups d’État et du repli identitaire. On ne s’en pas nécessairement compte, mais il se trouve une étonnante similitude entre notre époque et celle de Jésus.
Toutefois, Dieu est bon, preuve étant que c’est dans ce contexte-là de déchirement que le premier balbutiement de l’assemblée des fidèles se fait entendre. Voici que la voix de Jean le baptiste retentit, annonçant l’urgence de la conversion à travers le rituel du baptême. Être baptisé n’implique pas une seule et unique personne, mais tout un groupe qui s’assemble autour d’un signe visible traduisant la grâce du Seigneur pour ladite personne, mais aussi tout le genre humain.
Décidément, le mouvement baptismal en vue du pardon des péchés rattache, aujourd’hui comme hier, les fidèles qui ne forment qu’un seul et même corps spirituel. Non, frères et sœurs par la foi, nous ne sommes pas seuls.
Cela dit, une question légitime pourrait émerger ici. Compte tenu de la nature du rituel, nous aurions toutes les raisons de nous étonner face à Jésus voulant recevoir le baptême. Aurait-il besoin d’une conversion? Est-il tenté par le repli sur soi? Nous n’en savons rien. Pourtant, toujours en est-il que, pour Jésus, recevoir le baptême et être rattaché à l’assemblée des fidèles constitue ce qui est « juste ».
Frères et sœurs, laissez-moi vous poser cette question bien embêtante : « Qu’est-ce qui est juste? » Certains pourraient croire que ce qui est juste consiste en ce que Dieu désire que Jésus fasse. On a parfois eu tendance en Église à voir Dieu comme celui qui planifie tout d’avance, jouant aux échecs avec les pions que nous serions, signifiant par conséquent que le baptême de Jésus serait juste parce qu’il fait office d’une étape préalable au salut de l’humanité. Vous me connaissez assez pour savoir que, de manière générale, ces formules classiques et plutôt restreintes ne me contentent pas.
Lorsque nous prenons en considération l’alliance biblique, l’histoire douloureuse du peuple sans cesse confronté à ses inclinaisons, mais aussi la grâce de Dieu qui à chaque fois surabonde, il me semble que ce qui est juste dépasse de bien loin un simple geste ou un rituel en soi. Ce qui est juste consiste en fait à ce qui correspond aux désirs de Dieu pour son peuple et qui, par conséquent, le mène vers son épanouissement, c’est-à-dire son accomplissement. En d’autres termes, ce n’est pas le baptême en soi qui est « juste », mais le rassemblement du peuple qui fait « un » avec Dieu. Un peuple, cela dit, dont le Seigneur a choisi de faire partie en mettant un pied dans ce monde à travers Jésus.
Ce n’est pas en étant seuls que nous sommes appelés à vivre notre foi, mais en communauté, avec Dieu qui fait partie de nous et qui souffre aussi avec nous. Il y a, dans le mouvement baptismal, un appel à la relation. Voyez-vous, contre toute attente, ce récit du baptême de Jésus constitue non seulement une bonne nouvelle pour nous en ces temps de divisions, mais il est aussi cet appel à l’espérance dont nous avons tant besoin aujourd’hui. Nous avons tous et toutes été choisis, rassemblés par l’Esprit, pour nous mettre à la suite de Jésus quand bien même la douleur est vive et qu’elle fragilise nos liens.
Bien-aimés dans le Christ, notre monde traverse un temps de crise. À la suite de notre maître, nous sommes appelés à répondre à notre rappel en formant ce grand cercle qui nous unit et nous aide à résister à la désespérance. Le Seigneur nous soutient, il nous solidifie dans notre mission pour accomplir ce qui est juste, ce qui est bon. Quoi qu’en disent les apparences, nous ne sommes pas seuls dans ce monde à résister au mal et à rechercher l’unité et le bien. Par Jésus le Christ, Dieu est avec nous, en nous et parmi nous. Non, nous ne sommes pas seuls.
Grâce soit rendue à Dieu pour cette occasion de faire corps et de partager cette bonne nouvelle à tous ceux et celles qui l’ignorent encore.
Amen
[1] https://www.unicef.org/partnerships/mental-health-study-shows-gen-z-overwhelmed-undeterred-unrelenting-global-crises