Sois toi-même
image : Darla Sloan
Matthieu 5, 13-20
Vous est-il déjà arrivé-e d’accepter avec joie un contrat ou un poste et puis pendant les premières semaines, les premiers mois… peut-être même la première année… de paniquer… et de vous demander « Que c’est que je fais là ? En quoi je me suis embarquée? Je n’ai aucune idée ce que je fais ? » C’est normal quand on accepte de relever de nouveaux défis. Et je n’ai pas de difficulté à croire qu’il en était ainsi pour les premiers disciples. Après tout, Jésus vient tout juste d’appeler ses premiers disciples. Il a dit à Simon et à André que s’ils le suivaient ils pêcheraient des humains. Jacques et Jean les fils de Zébédée, eux, laissent tout derrière eux… sans la moindre description de tâche. Aucune offre d’avantages sociaux ou de congés payés. (Matthieu 4, 18-22). Ils embarquent avec Jésus sans trop savoir ce que cela implique vraiment. Un peu comme nous, n’est-ce pas ?
Les premiers disciples eux, ont entendu les premières prédications de Jésus et ils ont vu quelques miracles (Matthieu 4, 23-25). Jésus commence à attirer des foules. Les disciples commencent sans doute à se faire une idée de ce à quoi ils sont appelés. Et puis, Jésus monte sur une montagne et commence à leur enseigner. Le sermon sur la montagne, dont nous avons entendu le début la semaine dernière (Matthieu 5, 1-12), est un quelque sorte l’énoncé de mission du projet de Jésus. Au début, ça doit passer assez bien… mais quand Jésus dit : « Heureux êtes-vous quand on vous insulte, quand on vous persécute et quand on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. » (Matthieu 5, 11) ça doit passer moins bien. Les disciples doivent se demander en quoi ils se sont embarqués.
Et Jésus poursuit : Vous êtes le sel de la terre, la lumière du monde. Nous sommes le sel de la terre, la lumière du monde. C’est ça nos nouvelles fonctions. Avez-vous remarqué ? Jésus ne parle ni au futur, ni au conditionnel. Il n’y a pas de « si vous faites ceci… ou si vous faites cela… ». Il dit : « Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde. » Déjà, en partant, Jésus dit à ceux et celles qui ont les oreilles pour entendre, « Vous avez déjà ce qu’il vous faut pour changer le monde. »
« Vous êtes le sel de la terre… la lumière du monde ». Qu’est-ce que Jésus veut dire au juste? Commençons par le sel. Dans l’antiquité, le sel était une commodité qui avait plusieurs usages. Mais c’était une denrée plutôt rare, donc d’une grande valeur. Le mot « salaire » vient du mot latin « salarium » (dont la racine signifie sel). Apparemment, dans l’Empire romain, une partie de la solde des soldats et un bon nombre d’échanges se faisaient avec du sel. En nous disant que nous nous sommes le sel de la terre, Jésus veut-il affirmer que nous avons du prix à ses yeux ?
Vous êtes le sel de la terre. Ce qui compte, c’est la terre, c’est le monde. Et qu’est-ce que ça fait du sel ? Ça conserve les aliments; ça désinfecte; ça nettoie et enlève les tâches; ça rehausse les saveurs. Nous sommes faits pour nettoyer, pour désinfecter un peu notre monde. Nous avons ce qu’il faut pour rehausser la saveur de la vie pour nos frères et sœurs. Nous avons ce qu’il faut pour favoriser la guérison de leurs blessures. Nous avons ce qu’il faut pour faire du monde un lieu où la vie ne se gâte pas, un lieu où la vie, au contraire, est bonne pour toutes et tous… et pour longtemps à part ça !
Si nous avons parfois l’impression d’être petits, impuissants, rappelons-nous que nous ne sommes pas seuls. Jésus ne s’adresse pas aux grains de sel individuels. Il parle à la deuxième personne du pluriel. Ensemble, nous pouvons changer les choses. Et n’oublions pas que souvent une petite pincée suffit.
La première communauté chrétienne n’était pas si différente de la nôtre : petite, fragile, sans grands moyens, ni influence, méprisée, ridiculisée, persécutée pour sa foi. Sa force était justement dans sa faiblesse, dans sa différence par rapport à la société ambiante. J’ose croire que la fragilité de l’Église aujourd’hui est justement une bénédiction, une occasion à saisir à pleines mains. C’est l’occasion de se repentir collectivement, de changer notre cœur et notre comportement afin de de s’approcher davantage du Royaume de cieux.
Souvenons-nous des premiers versets du sermon sur la montagne. Qui est bienheureux, qui est béni ? Qui verra Dieu ? Qui entrera dans le Royaume des cieux ? Pas les forts, les puissants, les riches, les célèbres, ceux et celles qui se hissent aux premières places. Jésus nous l’a dit la semaine dernière : « Heureux les pauvres de cœur, les doux, les cœurs purs, les gens qui pleurent, qui ont faim et soif de la justice, ceux et celles qui font œuvre de paix. » (Matthieu 5, 3-10)
Il est vrai. Trop, c’est comme pas assez. Trop de sel rend un plat immangeable. Trop de sel et nos risques de problèmes cardiovasculaires augmentent. C’est une question de dosage. Mieux vaut aller mollo pour s’ajuster par la suite. Mieux vaut aller mollo et laisser les gens discerner ce qui est bon pour eux. (C’est ce que nous faisons à table chez nous. C’est quelque chose que l’Église n’a pas toujours su faire).
Il en va de même pour la lumière. Dans la noirceur, la moindre petite lumière est visible, peut suffire pour nous indiquer le chemin, une porte de sortie. Mais à trop forte intensité, la lumière nous aveugle (Comme les gros camions avec leurs phares.)
Trop, c’est comme pas assez ! Et il faut se l’admettre, la communauté des disciples de Jésus, n’a pas toujours su doser son sel et sa lumière. Je ne pense pas avoir besoin de vous faire un dessin. Pourtant, Jésus nous a prévenu : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et les pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. »
Nous devons faire mieux que les gens qui sont bons pour interpréter les Écritures et pour dicter aux autres un code de conduite… sans que leurs bottines suivent leurs babines. Être pratiquant ne signifie pas seulement participer au culte, accomplir des rites. Être pratiquant, c’est s’exercer à illuminer le monde par notre présence. C’est rendre la vie plus savoureuse pour le monde autour de nous.
Aujourd’hui, il me semble que, de notre côté, ne voulant tellement pas aveugler… on a tendance à cacher notre lumière. Ne voulant tellement pas gâcher la sauce ou aveugler les gens, nous allons avec pas mal… et peut-être trop… de parcimonie. Il arrive que notre sauce est un peu fade et que notre lumière est faible.
Mais c’est notre chance ! Dans le monde comme en cuisine, il est toujours plus facile d’ajouter un peu de sel que d’en enlever. Allons avec douceur et humilité, avec un cœur pur qui pleure les erreurs du passé avec un repentir sincère qui corrige le tir. Aujourd’hui, comme hier, Jésus dit à ses disciples, « Vous êtes, nous sommes, le sel de la terre, la lumière du monde. » Sois toi-même et, par sa grâce, le Seigneur fera le reste. Toutes et tous entreront dans le Royaume des cieux. Pas de panique. La modération a bien meilleur goût.