La justice et la grâce
image : Trangiahung159 de Pixabay
Jean 8, 1-11
Plus les semaines passent, plus elles se ressemblent. Je ne sais pas pour vous, mais c’est l’impression que les évènements les plus récents m’inspirent. Les actes d’injustice dans le monde pourraient me noyer si ce n’était que de quelques moments d’éclaircies. Ceux-ci changent le mal de place, mais, au final, finissent toujours par pointer vers l’actualité comme un signe rouge, nous ramenant à l’urgence d’agir et de dénoncer.
Vous n’êtes certainement pas sans savoir que le 8 mars dernier correspondait à la journée internationale des droits des femmes. Il m’arrive encore d’entendre des commentaires remettant en question la pertinence d’une telle journée, et ce, comme si tout était déjà réglé. À cet avis quelque peu complaisant, j’estime qu’il y a des raisons qui expliquent pourquoi cette journée de commémoration existe, preuves en sont les temps troubles que nous traversons.
Parmi les défilés de barbaries aux nouvelles, une d’entre-elles m’a particulièrement marqué il y a quelque temps et qui porte le nom de scandale Epstein[1]. Ce monsieur, proche du parti républicain, s’est fait prendre la main dans le sac dans une affaire de traite humaine. Son secret stash, lui, a été dernièrement révélé au grand jour, fournissant au public des images de ses crimes. Le traitement qu’Epstein réservait aux femmes n’étant pour lui que des outils de satisfaction est révoltant. Or, le fait que les images exploitatives soient diffusées avec une telle légèreté l’est tout autant.
Devant le peu de considération envers les victimes qui deviennent le centre de l’attention, on en viendrait à se demander si les esprits considèrent le fait qu’ils existe des bourreaux et des complices dans cette sombre affaire de traite humaine! Après tout, Donald Trump a dit lui-même un jour qu’il n’y avait absolument rien d’intéressant à voir dans ces archives-là, nous demandant de passer à d’autres choses[2].
Croyez-moi quand je dis que la journée internationale des droits des femmes est tombée pile-poil au beau moment, mais aussi… peut-être trop tard. Personne n’est assez dupe pour ne pas voir le changement de décor arrangé avec le gars des vues. Un scandale impliquant les puissants et, hop, voilà l’arrivée d’un coup de théâtre républicain au Venezuela et en Iran!
Non, il n’y a rien à voir ici! Passons à autre chose!
Ce que l’on oublie, en voulant sauver les apparences d’une justice appliquée à certains cas et pas à d’autres, c’est que le Seigneur, lui, prépare, lentement, mais surement, la défense des victimes.
Néanmoins, il importerait de faire attention à mon propos. Et je ne parle pas de mon audace à prêcher contre les sphères du pouvoir, mais de l’importance de reconnaître humblement que l’Église n’a pas toujours été à la hauteur au niveau de la condition des femmes et de l’exercice de leurs droits. Encore aujourd’hui, certaines théologies objectifient encore les femmes. On n’aura qu’à penser à certains courants dans lesquelles les filles sont considérées comme la propriété de leur père, ce gardien de la pureté, avant d’être remise à leur mari[3]. Dans ces milieux-là qui ne se trouvent en fait pas si loin du nôtre, la femme peine à exister en dehors de ce prisme des ambitions patriarcales.
Pourtant, en rester-là serait nier que, dans l’histoire du judéo-christianisme, il y a bel et bien eu une force de résistance contre l’objectification des femmes. Il y a un peu plus de deux mille ans, un certain Jésus de Nazareth entreprit une réforme de sa culture et du judaïsme, prêchant la justice de Dieu pour tous et toutes. Une réforme, cela dit, qui proposait une perspective plutôt originale pour l’époque.
Malgré ce que peut encore en dire aujourd’hui un certain machisme dans l’Église, Jésus vécut son ministère en étant entouré de femmes. Bien qu’on ne connaît quasiment rien d’elles, ces dernières ont néanmoins existé et eurent une influence dans l’essor de l’Église. Pourtant, théologiquement parlant, il n’y avait rien de bien étonnant là-dedans, car le ministère de Jésus reflétait la grâce de Dieu qui, dans un esprit de justice, redonne la parole aux plus petits.
Néanmoins, comme vous le savez certainement, cette fréquentation et ces aspirations de Jésus ne plaisaient pas au pouvoir établi. Preuve en est cet extrait dont on vient de discuter et qui s’inscrit dans une unième controverse entre Jésus et les pharisiens, ces derniers complotant pour le faire taire à travers une arrestation et, au moment venu, une exécution. C’est un complot bien ficelé, tenant d’une fausse justice encore en vogue aujourd’hui et dont de nombreux prédicateurs ont bien expliqué la ruse :
Pour se débarrasser de Jésus comme on souhaite évincer un adversaire politique, on lui impose un choix qui mène un cul-de-sac : adhérer à la Loi de Moïse en lapidant la femme ou bien y renoncer. D’une part, la lapidation condamnerait Jésus selon le droit romain, ce dernier interdisant toute mise à mort sans l’autorisation de Rome. D’autre part, refuser l’exercice de la Loi reviendrait pour Jésus à être condamné pour dissension aux codes du judaïsme.
C’est un plan machiavélique qu’ont préparé les scribes et les pharisiens. Toutefois, il se trouve un autre aspect tout autant vicieux dans ce complot et dont on parle peu. Voyez-vous, demander à Jésus de juger la femme adultère reviendrait, à bien y penser, à renier son propre ministère, sa propre théologie. D’une part, Jésus s’est entouré de femmes provenant des marges de la société. D’autre part, elles participaient à la vie de la communauté et avaient donc une existence autre que celle d’une propriété.
Voilà une posture théologique impensable aux puissants, preuve en est comment ils placent la femme adultère au milieu du groupe. Dans l’esprit d’une justice strictement punitive, ils demandent à Jésus : « Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu’en dis-tu ? » Non seulement les puissants poussent le vice à essayer de forcer Jésus à soit renier la Loi ou avoir le sang d’une femme sur ses mains, mais ils font aussi d’elle un objet de scandale à punir.
Dans une société qui, traditionnellement, ne laisse aucune parole à la femme, celle-ci est réduite à l’état d’objet dans une sorte de show politico-religieux comme on en voit à la TV tous les jours. Qui est-elle, cette femme? Nous ne le savons pas. Où est d’ailleurs celui qui a cocufié son mari et qui, en passant, est tout aussi responsable? Nous ne le savons pas non plus. Or, ce que nous savons, c’est qu’elle doit être donnée en exemple pour que s’accomplisse la justice des puissants qui est toujours inconstante et pipée par le jeu des ambitions.
Les pharisiens et les scribes veulent faire une pierre deux coups : condamner Jésus et perpétuer leur ascendance sur ceux et celles qui ne sont, pour eux, que des outils pour arriver à leur fin. Or, tel n’est pas la justice de Dieu qui voit, qui agit et prépare les chemins selon sa grâce.
À ce propos d’une justice divine qui examine le fond du coeur pour mieux l’amener à se convertir, la réponse de Jésus est révélatrice : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. » Cette réponse est particulièrement renversante, car elle renvoie les accusateurs à leur propre vie, leurs propres manquements. Eux-mêmes, en toute logique, devraient être condamnés par leur propre exercice d’une justice faussée.
Pour ce qui est maintenant de la femme adultère, il semble qu’elle ait bel et bien manqué la cible. Or, ne serait-ce pas, en fait, l’occasion propice pour discerner et exercer la grâce et la justice du Seigneur?
Il y a un temps… j’ai connu un prétendant qui rencontra une bien belle personne sur un site de rencontre. C’était le coup de foudre, le match parfait. Les tourtereaux s’envoyèrent des messages éloquents et des lettres dignes d’Abélard et Héloïse. Tout allait pour le mieux jusqu’à ce que le mauvais tour soit dévoilé : la belle avait épousé entre-temps son futur mari sans le mentionner à l’autre qui cultivait avec elle une relation romantique. Le prétendant qui se trouvait floué aurait eu toutes les raisons de condamner la belle et même de la dénoncer à son mari. Pourtant, le prétendant s’arrêta un instant en chemin et parvint à croire que la trahison qu’on lui affligea était peut-être, en fait, le symptôme d’une détresse chez la belle.
Aller voir ailleurs, commettre un adultère n’arrive pas sans qu’il y ait anguille sous la roche, quelque chose qui ne tourne pas rond chez une personne ou dans sa relation conjugale. Tout cela n’enlève pas, bien entendu, la blessure et n’excuse pas la trahison pour autant, mais nous oblige à revoir notre sens de la justice selon les yeux du Seigneur qui regarde avec grâce.
Tout comme le prétendant qui a su agir avec grâce, le Seigneur Jésus dit à la femme : « Je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus. » Jésus refuse de perpétuer une fausse justice qui procède de l’objectification et d’un esprit de pouvoir et de vengeance. Au contraire, il s’adresse à la femme. Il lui donne la parole pour qu’elle puisse se reprendre en main, et ce, avec responsabilité.
Frères et sœurs, nos blessures, nos manquements et nos épreuves n’enlèvent en rien notre dignité aux yeux du Seigneur. Puissions-nous nous revêtir de sa grâce qui inspire une justice ayant à coeur le bien de l’autre, de sa personne, sa parole et son identité, toutes deux inaliénables.
Grâce soit rendue à Dieu!
Amen
[1]https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Epstein
[2]https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2179688/trump-publication-elements-credibles-dossier-epstein
[3]https://en.wikipedia.org/wiki/Purity_culture