Le pouvoir de la vulnérabilité

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Jean 4, 4-24

Vous savez, être pasteur, ce n’est pas juste aller à l’Église. Au contraire, nous sommes appelés à nous rendre à toutes sortes de conférences, de colloques pour nous actualiser. Cela a été mon cas la semaine dernière, m’étant inscrit à une conférence intitulée « Entre protection et précarité » et qui a été organisée par Solution juste MCM[1] et le regroupement Agir[2]. C’est lors de cette rencontre que fut présenté un rapport très intéressant. Un rapport concernant la condition des femmes et des personnes LGBTQ2+ migrantes.

Les chiffres ne sont pas roses… Saviez-vous que, selon les statistiques, plus de 27.5% des utilisateurs du service ont vécu ou vivent encore des problématiques liées à la violence conjugale et\où à la discrimination dans leur milieu de travail ainsi qu’au niveau de nos institutions[3]? Ces statistiques profondément déconcertantes nous rappellent à quel point certaines personnes, déjà marginalisées, se retrouvent facilement dans une situation de grande précarité.

Hélas, la discrimination des personnes différentes, mais qui nous sont tout-aussi semblables, n’est pas une nouveauté dans l’histoire de l’humanité. Diantre! Même les Évangiles ne sont pas en reste en mettant en scène divers personnages aux prises en situation de marginalisation.

Du temps de Jésus, les iniquités étaient flagrantes et rien n’était aussi apparent que l’hostilité que se vouaient deux groupes pourtant semblables dans la foi et qui partageaient le territoire de la Terre sainte. Contrairement à ce que l’on peut penser en lisant les Évangiles, juifs et Samaritains partageaient en fait les mêmes ancêtres et un attachement à la Loi de Moïse, mais se différenciaient selon certaines pratiques et conceptions. Comparés aux juifs qui employaient le canon biblique hébraïque et auquel on est habitué dans l’Église réformée, les Samaritains, eux, ne reconnaissaient l’autorité que des cinq premiers livres de la Bible. C’est sans compter d’ailleurs que la plus importante différence entre les deux peuples concernait le lieu de culte par excellence, les Samaritains adorant Dieu au mont Garizim tandis que les juifs lui rendaient un culte au Temple de Jésusalem.

Toute cette controverse peut nous paraître un peu étrange aujourd’hui, mais il faut dire que, à l’époque, ces différences-là donnaient lieu à d’importantes situations de marginalisation. Semble-t-il, même, que lorsqu’il fallait se rendre à Jérusalem, plusieurs juifs faisaient de grands détours pour ne pas passer par la Samarie qui était située au milieu même de la Terre sainte. Ils considéraient les Samaritains comme porteur d’une impureté dont on devait absolument s’abstenir. Ce groupe leur était semblable culturellement et religieusement, mais pas assez pour être digne de respect. Allez chercher l’erreur…

Quoiqu’il en soit, cette controverse vient enrichir le récit de la Samaritaine et de Jésus. Un récit fort précieux, riche dans le domaine de la foi, mais aussi de références intertextuelles liées aux thèmes de la rencontre, le salut et… l’amour!

Explorons tout ça un instant pour voir de quoi il en ressort de cette étrange rencontre!

Dans un premier temps, le contexte de la rencontre est assez inusité. Il peut paraître étonnant de voir Jésus ainsi exténué au point de s’asseoir près d’un puits pour quêter de l’eau. Jésus est sans ressource : il a soif, mais n’a pas de sceau, rien pour puiser et se désaltérer.  Vraiment, il se trouve alors dans une situation de grande précarité sans compter le fait, d’ailleurs, qu’il est considéré comme un étranger en Samarie. Néanmoins, pour Jésus comme pour nous qui sommes aussi vulnérables, le Seigneur est bon en envoyant ses serviteurs et servantes. Alors que tout va mal et que Jésus est dans une mauvaise passe, voici qu’une Samaritaine apparaît, s’en allant au puits de Jacob.

La Samaritaine est seule, à la sixième heure correspondant à celle du midi, heure la plus étouffante de la journée. Comment s’appelle-t-elle? Pourquoi se rend-elle au puits à la pire heure du jour? Pourquoi y va-t-elle seule? Nous ne le savons pas. Or, ce que nous savons, c’est que Jésus et la Samaritaine, deux étrangers l’un pour l’autre, se rencontrent dans une situation de précarité. Jésus a soif et risque de périr; la Samaritaine doit aller puiser en endurant la chaleur, et ce, sans être accompagnée ni même protégée. Cela démontre d’ailleurs qu’elle est bel et bien une femme marginalisée!

C’est tout un setup pour une rencontre et une discussion coeur à coeur, n’est-ce pas?

À ce propos du coeur, tient, je vous ai partagé plus tôt dans le culte un extrait du Cantique des cantiques où la personne aimée est comparée à une source à laquelle on peut se désaltérer[4]. On pourrait y voir une certaine allusion, hein, dans le récit de la Samaritaine venant puiser au puits de Jacob et à qui Jésus, au même moment, offre l’eau de la vie éternelle. Néanmoins, ce serait passer à côté de références encore plus évidentes et, ma foi, fort croustillantes!

Cette histoire d’une rencontre entre deux personnes près d’un puits n’est pas une originalité de l’évangéliste, mais un motif apprécié par nombre d’auteurs bibliques. On n’aura qu’à s’en convaincre avec, par exemple, les récits décrivant la rencontre de Jacob – et oui – et la belle Rachel[5] ou encore Moïse et Séphora[6] qui était bergère. Ces récits du Premier testament nous racontent comment, près d’un puits, surgit une rencontre où deux personnes, pourtant étrangères, ont le coup de foudre l’un pour l’autre.

De tels récits d’amour ont marqué si ce n’est pas pour dire changé le cours de l’histoire. Auprès du puits, une rencontre décisive se produit et donne sur un renouveau de la vie, signe de la grâce de Dieu. En prenant en compte le motif de l’amour qui se révèle dans les jeux d’intertextualités, il est clair que quelque chose est en train de se passer lors de cette rencontre entre Jésus et la Samaritaine. En s’inspirant de la rencontre entre Jacob et Rachel, Moïse et Séphora, l’auteur de l’Évangile, consciemment ou non, ouvre la porte à un renouveau. Ce n’est donc pas un hasard si la discussion change de sujets ici et là pour évoquer, finalement, la source de vie éternelle révélant le salut de ceux et celles qui y boivent.

C’est pour dire que la mise en scène romantique ainsi que la discussion à propos du salut offert par Dieu changent complètement notre lecture. Jésus a autant besoin de la Samaritaine qu’elle a besoin de lui. Sans parler de dépendance, il se trouve dans ce récit un souci pour la relation qui unit le disciple à son Seigneur et sauveur. Tous deux étaient étrangers l’un pour l’autre et tous deux ont besoin de l’un et de l’autre. Leur rencontre, occasionnée par la manifestation de la grâce, leur permet alors de se connaître et de cultiver une relation. Peut-être peut-on y voir là le sens de cette drôle parole de Jésus comme quoi le salut viendrait des juifs. À la lumière de ce qui vient d’être dit, il semble que le salut se révèle avant tout dans ce qui nous est extérieur, ce qui nous paraît d’abord étranger. Le salut ne vient pas de nous même ni de nos œuvres, mais par la grâce de Dieu seul un peu comme l’amour se bâtit non pas avec soi-même, mais avec l’autre qui a toujours une part d’altérité.

Frères et sœurs, ce n’est pas un hasard si nous avons lu ce texte alors que nous approchons de la semaine sainte ainsi que de la Pâques du Seigneur. Tout cela est l’oeuvre de l’Esprit qui nous rappelle comment la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue pierre d’angle[7]. Peut-être que Jésus, lors de sa rencontre avec la Samaritaine, n’avait pas encore conscience de son avenir. Comme elle, comme les Samaritains, Jésus sera bientôt rejeté des siens et mis au ban de la société. Dès lors, au moment où rejaillira la vie hors du tombeau, tout l’ordre humain sera renversé, les derniers devenant les premiers, les pauvres et les marginalisés trouvant leur bonheur dans la grâce du Dieu vivant.

Dans une rencontre au puits entre deux étrangers s’est révélée l’histoire du salut pour l’entièreté du genre humain, le Christ ayant trouvé sa bien-aimée, son Église!

Sachez-le bien… Vous êtes ses bien-aimés. Bien que nous pouvons pleurer et souffrir, souvenons-nous que nous appartenons au Seigneur et que nous trouverons notre joie en lui. Ainsi, ne soyez pas dans l’effroi devant les épreuves, mais célébrez le Seigneur qui montera très bientôt à Jérusalem avec vous et pour vous afin d’accomplir les désirs de Dieu pour toute la Création.

Gloire soit rendue à Dieu qui nous a unis à lui dans les liens sacrés de l’amour!

Amen


[1]https://www.solutionsjustes.org/

[2]https://www.agirensantementale.ca/

[3]Voir le document à cette adresse : https://www.solutionsjustes.org/activites-danaides/rapports/entreprotectionetprecarite

[4]Cantique 4, 12 & 15

[5]Genèse 29, 9-11

[6]Exode 2, 16-17

[7]Actes 4, 11-12


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