L’arrivée de Jésus à Jérusalem

image : Zach Lucero de Unsplash

Matthieu 21, 1-11

À qui la rue? À Jésus la rue ! Ce soir encore, la rue est à Jésus et à celles et ceux qui marchent avec lui ! Joignons-nous à eux! La ville est en effervescence — c’est la Pâque, la grande fête nationale et religieuse du peuple juif, commémorant la libération de l’esclavage en Égypte. Des pèlerins affluent de partout. Il ne s’agit pas d’une insurrection armée. Ce n’est pas la colère mais la fierté qui anime la foule. Un peu comme le défilé de la Saint-Patrick, c’est l’occasion de célébrer ses racines, ses traditions, la résilience d’un peuple. C’est une procession pacifique qui est aussi un acte de dévotion, une manifestation de la foi, de l’espérance d’un peuple – un peu comme les processions de la Fête-Dieu au Québec de jadis. C’est tout cela… et bien plus encore. Car la présence romaine, elle aussi, se fait sentir : des légions supplémentaires sont déployées pour maintenir l’ordre, parce que la Pâque a toujours été un moment à risque pour les autorités — trop de mémoire, trop d’espérance, trop de monde rassemblé.

C’est dans ce contexte que Jésus arrive. Pas à cheval, comme un général. Pas en char de combat, comme un conquérant. Il arrive « monté sur une ânesse, et sur un ânon, le petit d’une ânesse. » (v. 5) L’image est à la fois comique et profondément politique, une représentation de Zacharie 9,9 cité par Matthieu : « Regarde, ton roi vient à toi, humble, monté sur une ânesse, et sur un ânon, le petit d’une ânesse. » Au verset 10, le prophète Zacharie donne des précisions sur la mission de celui qui vient « Il supprimera les chars de combat et les chevaux… ; il brisera les arcs de guerre. Il établira la paix parmi les pays ; il sera le maître d’une mer à l’autre. »  Celui qui vient est un roi qui s’impose par la force de la paix, une vraie menace pour qui veut s’imposer d’une mer à l’autre par sa puissance militaire.

La foule rassemblée autour de Jésus connait les Écritures et comprend le message. Elle improvise. Sur le chemin, certains, prêts à endosser une nouvelle identité, étendent leur manteaux, symboles de la vie qu’ils sont prêts à abandonner. D’autres étendent des branches, signe de leur soumission à l’autorité de Jésus. Des cris montent : « Hosanna au Fils de David ! » C’est une acclamation royale et messianique. En hébreu, hosanna signifie « De grâce, sauve-nous! » ou « Sauve-nous, tout de suite ! »  C’est à la fois une louange et un cri de détresse. Une prière lancée au ciel par des gens qui souffrent.

Les manifestations « No kings /Pas de rois » ou « No Tyrants/Pas de tyrans » d’hier exprimaient quelque chose de semblable : le refus de tout pouvoir qui se place au-dessus de la loi, au-dessus du peuple, au-dessus de la dignité humaine. Hier des millions de gens aux États-Unis, au Canada et dans plusieurs autres pays marchaient dans les rues sans brandir d’armes — comme on marchait autrefois sur le chemin de Jéricho à Jérusalem. Branches et manteaux étendus… voix et pancartes levées… . Les symboles changent. Le geste, lui, est le même: affirmer, publiquement, collectivement, qu’il y a quelque chose de plus grand que l’empire.

Jadis, Rome avait tout pour écraser ce mouvement. La puissance militaire la plus redoutable de l’Antiquité. Des légions aguerries. Un système judiciaire impitoyable. Et une habitude bien rodée de liquider les agitateurs, les prophètes, les messies autoproclamés, avant qu’ils ne deviennent des problèmes.

Et c’est ce que Rome essayera de faire. Jésus sera arrêté, jugé, crucifié. La procédure sera rapide. Efficace. Le corps… et le mouvement… sera mis dans un tombeau. Un moment… relativement bref… l’affaire semblera réglée. Et pourtant…

La petite communauté qui avait acclamé Jésus sur le chemin de Jérusalem ne disparaitra pas. Elle sera dispersée, oui. Terrifiée, oui. Brisée, peut-être. Mais elle ne disparaîtra pas. Elle se rassemblera à nouveau. Elle témoignera de quelque chose qui dépassera sa propre compréhension. Et elle continuera à crier Hosanna — dans ses assemblées, dans ses liturgies, dans ses prières — jusqu’à nous.

C’est un fait historique remarquable. Rome, qui a mis des dizaines de peuples à genoux, qui a effacé des cultures entières, n’a pas réussi à effacer la mémoire de cet homme sur une ânesse, et sur un ânon, ni l’espérance de ceux et celles qui marchaient avec lui. Les empires passent. La foi demeure.

Loin de moi l’idée d’un triomphalisme naïf ! Au fil des siècles, l’Église a fait beaucoup d’erreurs — souvent de terribles erreurs — quand elle a oublié que son fondateur était entré « monté sur une ânesse, et sur un ânon » et non sur un char de guerre. Quand elle a confondu le pouvoir de Dieu avec la puissance des États. Mais chaque fois que l’Église revient à ses sources — à ce cortège humble, à ce cri de délivrance, à ce roi un tantinet risible qui s’impose par la paix — elle refait ses forces et le monde. Elle refait ses forces et le monde non pas selon des ambitions humaines mais selon les desseins éternels de Dieu, créateur et vivificateur du ciel, de la Terre et de tout ce qui y vit.

Revenons à la foule. Ces hommes et ces femmes qui jetaient leurs manteaux et des branches sur le chemin — savaient-ils où tout cela allait les conduire ? Non.

Ils espéraient peut-être une révolution immédiate. Un soulèvement. La restauration du royaume de David. Le départ des Romains. Ils criaient « Hosanna ! Sauve-nous, tout de suite ! » Mais ils ne savaient pas quelle forme prendrait cette délivrance. Ils ne savaient pas encore que la libération passerait par la croix et par le tombeau vide. Ils marchaient dans la foi. Sans GPS, sans Waze ou Google Maps. Sans garantie. Sans happy end assuré.

Et c’est peut-être là le cœur de ce texte… et de notre fête, de notre manifestation aujourd’hui. La foi n’est pas une certitude quant aux résultats. La foi, c’est marcher quand même. C’est se lever quand même. C’est jeter son manteau sur le chemin — c’est-à-dire donner ce qu’on a — sans savoir exactement à quoi cela servira au bout du compte.

Alors poursuivons notre marche ! À qui la rue? À Jésus la rue ! À Jésus et à tous ceux et celles qui marchent avec lui. À qui la rue ? À tous ceux et celles qui marchent pour la justice, pour la dignité humaine. À celles et ceux qui marchent parce qu’ils croient que marcher a du sens. Que leurs voix comptent. Que la résistance à l’injustice ainsi qu’au cynisme et au défaitisme est en elle-même un acte de foi dans l’humanité — et pour nous, croyantes et croyant, un acte de foi en Dieu. À qui la rue ? À nous la rue ! Avançons avec celui qui vient et dont le règne de paix s’étendra d’un océan à l’autre. Par la grâce de Dieu et dans la puissance de l’Esprit Saint, rien ne pourra nous arrêter à jamais. Hosanna au Fils de David. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Hosanna dans les lieux très hauts. Amen.


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