Le Seigneur nous ouvrit les yeux!
image : Priscilla Du Preez de Unsplash
Jean 20, 1-18
Permettez-moi d’abord de me confesser : célébrer la Pâques du Seigneur et prêcher le Christ ressuscité n’est pas un mince exercice pour moi. Comment ne le serait-il pas ainsi alors que, en ce moment même, les puissants de ce monde semblent triompher sur toute la ligne?
Alors que nous avons pleuré l’exécution de notre frère, notre maître, nous ne sommes pas sans savoir que les ambitieux, les agents de la mort oeuvrent sans cesse dans notre monde. Guerre, coups d’états, épuisements des ressources… Hélas, les premières victimes de leurs machinations sont souvent les plus vulnérables : les civils, les migrants et, tout particulièrement, les femmes.
Oui, je m’en confesse, il n’est pas facile de prêcher le Christ ressuscité alors que mes yeux sont comme aveuglés, suspendus aux crimes des puissants laissés impunis. Le Seigneur aura beau être notre rempart et le Dieu de notre vie, reste qu’il peut être difficile de poser entièrement notre regard sur la résurrection et, par conséquent, d’être dans une joie pure et simple.
Comment pourrait-il en être autrement alors que les tueries continuent dans les pays d’Orient et que les arrogants se pavanent, revêtu de l’aumône du peuple investi dans le bois des croix à porter? Comment faire abstraction de la mémoire de nos frères et sœurs qui meurent sur les eaux et dont les corps sont jetés comme des vidanges? Nous ne le pouvons pas… et ne devons pas nous laisser tenter par le leurre de l’escamotage, car annoncer le Christ ressuscité et partager sa Parole de vie consiste avant tout un exercice qui s’opère dans la douleur et dans l’espérance. Preuves en sont les rencontres que Jésus fit tout au long de son ministère.
Au cours des dernières semaines, nous nous sommes particulièrement intéressés aux différentes femmes qui accompagnaient Jésus dans son ministère. Plusieurs d’entre elles étaient marginalisées et faisaient face à diverses formes de violence n’étant pas sans rappeler celles que vécut notre Seigneur. Tout comme ces femmes, Jésus a été rejeté, utilisé comme bouc émissaire et tué pour donner bonne conscience aux puissants qui ne font au final que le jeu de l’Adversaire.
Souvenons-nous, par exemple, de la rencontre de Jésus avec la femme adultère qui avait été prise pour cible et instrumentalisée en vue de leur jugement respectif[1]. Or, pour Jésus, le seul jugement qui soit est celui du Seigneur qui perçoit les coeurs à partir de la grâce, celle qui renouvelle toutes choses. Que dire aussi de sa rencontre avec la Samaritaine au puits de Jacob[2]? Deux individus se rencontrèrent dans une situation de vulnérabilité, portant chacun et chacune une source d’eau leur étant respectivement nécessaire. C’était là une rencontre significative entre un époux et sa bien-aimée, celle du Christ avec son Église, toutes deux rejetés à l’époque comme aujourd’hui.
Nous n’avons pas eu l’occasion de l’évoquer ensemble, mais il se trouve aussi dans les Écritures le récit de Marie de Béthanie[3], la sœur de Lazare, qui, dans un geste prophétique, versa du parfum sur les pieds de Jésus en vue de son ensevelissement. Que dire aussi de ce récit quelque peu semblable où une femme anonyme et de peu de réputation lava de ses larmes et essuya avec ses cheveux les pieds de Jésus[4]?
Vous l’aurez peut-être pressenti, mais il semble que tous ces récits de relations évoquent d’une manière ou d’une autre l’enjeu de la vie, la mort et la vie au-delà de la mort. Il s’y trouve une anticipation saisissante de la passion de notre Seigneur, mais aussi de sa résurrection d’entre les morts. Non, rien ne pouvait empêcher la rencontre entre Jésus et les gens marginalisés qui composaient son Église, corps spirituel qui allait se rassembler au moment où la pierre du tombeau allait être roulée.
Voilà une bonne nouvelle en soi que nous célébrons aujourd’hui! Le Christ est ressuscité, pierre d’angle de notre espérance!
Pourtant, au même instant, il importe de ne pas se leurrer : les promesses de la grâce, même accomplies en ce jour-ci, n’escamotent pas pour autant la souffrance qui peut être la nôtre.
Marie de Magdala, elle aussi, pleure sur le monde et sur les morts, elle qui se trouve dans les douleurs d’un deuil déchirant. Aussitôt Marie aperçoit le tombeau vide, aussitôt elle court annoncer que le corps a disparu. Entre vous et moi, cette situation a dû lui « tourner le couteau dans la plaie ». Voyez-vous, Marie est obsédée par le corps disparu de son maître. Toutes ses pensées, toutes ses paroles tournent autour de la douleur, de l’absence de ce qui constitue pour elle la prunelle de ses yeux. Les cris de deuil sont à peine voilés lorsqu’elle voit des anges et même Jésus qu’elle ne reconnaît pas. Toujours, elle reste attachée au cadavre dérobé : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais où on l’a mis, dit-elle […] Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis, et j’irai le prendre. »
Frères et sœurs, nous sommes bel et bien devant un récit douloureux qui résonne peut-être avec nos propres expériences de deuil et des ornières qu’on peut porter de temps et autre dans la souffrance. Je ne sais pas pour vous, mais, lorsque l’on souffre, il peut nous arriver de ne plus voir les signes de Dieu, nos yeux étant continuellement tournés vers les tombeaux et les méfaits des puissants.
Pour ma part, je me reconnais là-dedans. Après tout, qui serait dans la confiance après un traumatisme, un deuil, l’évènement de la croix? Qui verrait clair dans tout cela? Marie, comme bien des disciples, était souffrante et fit peu de cas de la présence des anges et de celle Jésus qui se tenait près d’elle dans une étonnante discrétion.
Dieu soit loué, le Seigneur a ses manières de se révéler et de nous sortir, nous aussi, de nos tombeaux respectifs. Lorsqu’on analyse l’ensemble des récits bibliques comme celui de Samuel[5] ou de Zachée[6], mais aussi ceux de notre vie respective de disciple, il semble que le Seigneur capte notre attention non pas à partir de signes saisissants, mais souvent d’une seule parole, un seul mot qui renvoie à notre être : notre nom.
Au moment où Jésus prononça son nom comme nombre de saints furent appelés par Dieu dans les Écritures, Marie se retourna et reconnût alors celui qui l’appela, c’est-à-dire son maître et Seigneur ressuscité. Vous savez, au cours de la semaine, dans la douleur que je porte encore face aux évènements de notre temps, l’Esprit a fait de sorte que je sois bouleversé par cette action de Marie qui se retourne. Alors même que sa disciple en deuil a les yeux rivés sur la mort, voici que le Seigneur se tient là, l’appelant par son nom. Un nom qui va droit au coeur et capte toute attention de Marie. Dès lors, elle rompt avec l’obsession du corps disparu de son bien-aimé pour se retourner vers sa manifestation vivante, celle de son rédempteur, Jésus ressuscité.
Tandis que je méditais sur cette thématique du retournement, du regard qui se déplace de la mort vers la vie, je me suis aussitôt souvenu d’un récit du Premier testament. Un récit aussi révoltant que la passion bien que resplendissant aussi de la grâce du Seigneur qui fait barrage à la mort et l’arrogance des puissants.
Il y a longtemps, une servante du nom de Hagar l’Égyptienne se retrouva prise à parti par la femme d’Abraham[7]. Celle-ci n’apprécia pas que Hagar eût avec Abraham un fils nommé Ismaël. De fil en aiguille, la jalousie s’empara de Sarah qui convainc alors son mari de bannir pour toujours Hagar et Ismaël. Exilés dans le désert, Hagar et son enfant ont reçu une condamnation à mort à peine voilée pour un crime qui n’en est pas un et qui serait celui d’être vivant, insupportable affront aux yeux des puissants.
Hagar fut rejeté des siens, condamné à l’Hadès tout comme Jésus, mais portant aussi le coeur broyé de Marie de Magdala qui ne voyait plus autour d’elle les signes de la vie. Son histoire ainsi que celle de son fils n’aurait eu aucune suite si ce n’était que de la grâce inattendue du Seigneur.
Quand Dieu entendit les pleurs de Hagar et d’Ismaël qui, dans le deuil, n’avaient nulle part où aller sinon au Séjour des morts, voici qu’il prononça pour eux une parole de bénédiction. Le Seigneur dit à Hagar que la vie est plus forte que tout et que, d’elle et Ismaël, émergera une grande nation. Une fois fois la promesse dite, voici que le texte stipule que le Seigneur ouvrit les yeux de Hagar qui perçu alors un puits, une source d’eau vive où s’abreuver. Ainsi, elle qui avait été bannie au Séjour des morts se releva pour débuter la mission à laquelle elle venait d’être appelée. Hagar, tout comme Marie de Magdala, s’est retourné vers son Seigneur et sauveur, le Dieu de la vie, rédempteur défiant les puissances de la mort.
Il me semble donc que l’Esprit nous invite ce soir à ne pas nous laisser séduire par les ténèbres qui risquent de complètement brouiller notre regard et empêcher notre réceptivité à la grâce. Voyez-vous, la passion et la résurrection de Jésus constituent un temps de déchirement et de deuil, mais qui, dans une ambiguïté toute chrétienne, cohabitent aussi avec l’espérance et la joie.
Ces deux récits peuvent nous ouvrir les yeux sur une perspective d’avenir sans pour autant nous faire croire que le monde a fondamentalement changé et que tout est réglé. La mort est puissante, mais souvenez-vous, frères et sœurs, qu’elle n’aura jamais le dernier mot. Le Seigneur continuera de nous appeler, ses Hagar et ses Marie, pour être les témoins de sa grâce à l’oeuvre dans le monde quand bien même nous portons tous et toutes nos croix.
Gloire soit rendue au Dieu vivant qui nous ouvre les yeux du coeur. Éternel est notre rédempteur, rocher et source d’eau vive qui nous accorde la vie en surabondance!
Amen
[1] Jean 8, 1-11
[2] Jean 4, 4-24
[3] Jean 12, 1-11
[4] Luc 7, 36-50
[5] 1 Samuel 3, 8-18
[6] Luc 19, 1-10
[7] Genèse 21, 1-21
Nourriture pour le temps de Pâques merci