Qu’est-ce que t’as?

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Genèse 21, 5-21 / Philippiens 4, 4-9

Certains extraits bibliques devraient être accompagnés d’un avertissement sur le contenu… genre… « Ce récit comporte des scènes de cruauté physique et mentale et de détresse psychologique intense. Nous préférons vous en avertir. » Si on faisait une mini-série du livre de la Genèse, l’épisode de ce soir mériterait un tel avertissement. Et si je le regardais, il y aurait de nombreux moments où j’aurais envie de détourner le regard. Cette histoire nous fait regarder ce que nous préférerions ne pas voir. Et c’est bien ainsi. Elle nous fait considérer ceux et celles qu’on ignore trop souvent. Comme Agar, par exemple. Abraham et Sara occupent une grande place dans le livre de la Genèse ainsi que dans la mémoire collective du peuple de Dieu. Agar, beaucoup moins. Peut-être précisément parce qu’elle représente ceux et celles que la société préfère ne pas voir… pas entièrement, en tout cas. Les personnes que nous regardons d’un coup d’œil et que nous classons rapidement selon nos stéréotypes et nos préjugés… pour notre propre sécurité et notre tranquillité d’esprit. Agar représente toutes les personnes vues d’un œil suspicieux et qu’on voit trop facilement comme la cause de tout ce qui va mal, tout ce qui freine le progrès et la prospérité… du moins d’un segment de la population. Agar est une esclave égyptienne et une servante dans la maison d’Abraham. Elle n’a ni pouvoir ni statut. Sa présence est tolérée tant qu’elle répond aux besoins des puissants. Elle n’est pas sans rappeler les Premiers Peuples qui ont accueilli nos ancêtres sur cette terre, les ont sauvés de la famine et du scorbut, mais qui ont été chassés de leurs terres lorsque leur présence et leur mode de vie dérangeaient. Agar ressemble aussi aux travailleurs migrants d’aujourd’hui, que l’on accueille pour travailler dans nos hôtels et nos champs… pour de maigres salaires et dans des conditions que la plupart d’entre nous n’accepteraient jamais. Elle est la réfugiée accusée de voler les emplois locaux et d’être à l’origine de la pénurie de logements, alors même que les condos de luxe et les Airbnb poussent comme des mauvaises herbes après la pluie. Elle est la mère monoparentale ou l’étudiant qui cumule plusieurs emplois au salaire minimum pour joindre les deux bouts et à qui l’on dit qu’accorder un salaire décent serait désastreux non seulement pour son employeur, mais aussi pour l’économie du pays dans son ensemble. C’est le médecin spécialiste d’un autre pays qui gagne sa vie comme chauffeur de taxi. C’est la docteure chimie, préposée aux bénéficiaires en CHSLD. C’est la femme dont le foulard est perçu comme une menace pour nos valeurs et pour les libertés de toutes les femmes de la Belle Province. 

Mais Agar est comme tout le monde. Si nous prenons le temps d’écouter toute son histoire, plutôt que de nous limiter au seul chapitre que nous avons lu ce soir, nous voyons qu’elle a ses défauts, ses propres insécurités, ses préjugés et ses angles morts. Elle a aussi sa fierté. Lorsqu’elle apprend qu’elle donnera à Abraham le fils et l’héritier que Sara a été, pendant si longtemps, incapable de lui donner, Agar ne se comporte pas exactement de manière noble, juste et aimable envers Sara. Aucune compassion ni solidarité féminine entre ces deux matriarches. Genèse 16, 4 nous dit que dès qu’Agar a appris qu’elle était enceinte, elle a commencé à mépriser Sara. Non, cela ne justifie pas que Sara ait chassé Agar de la maison… mais tout de même… 

Puis Sara donne naissance à Isaac. Celle qui avait ri d’incrédulité à l’idée qu’elle porterait un fils dans sa vieillesse… rit maintenant de joie. (Vous remarquerez ici que rien – même notre incrédulité – n’empêchera Dieu de réaliser ses projets pour nous. Notre Dieu est le Dieu de la vie toujours nouvelle et éternelle. Au présent… pas au conditionnel.) Dieu tient ses promesses… aussi incroyable que cela puisse paraître.

Sara rit. Mais elle est aussi troublée. Quand elle voit son fils Isaac jouer avec Ismaël, elle commence à craindre pour l’avenir de son fils Isaac (et peut-être aussi pour le sien). Abraham aime Ismaël. Et c’est lui l’aîné. Il pourrait hériter de la majeure partie la fortune familiale. Que resterait-il alors pour Isaac? N’est-il pas vrai que bien des guerres, des conflits familiaux, des bagarres dans les cours d’école, bien des luttes politiques et des troubles sociaux trouvent souvent leur origine dans la peur. La peur de ne pas avoir assez : pas assez d’argent, de ressources, de pouvoir, d’emplois, de logements, de respect, d’amour. Si les autres en ont plus, il y en aura moins pour moi et pour les miens. C’est du moins ce que ressentent un nombre significatif de personnes.

Et donc Sara ordonne : « Renvoie cette travailleuse étrangère. Awaye Dehors! » Et même si la situation le bouleverse, Abraham obtempère… tout comme Dieu, apparemment. Agar et Ismaël se retrouvent non pas dans la rue mais dans le désert. Totalement vulnérables, sans protection ni ressources. Agar ne veut pas voir mourir son fils. Elle crie et pleure de désespoir.  Chaque fois que je lis cette histoire, elle me bouleverse… jusqu’à me mettre en colère. Comment Abraham a-t-il pu se plier à un plan aussi cruel? Il n’est pas impuissant. C’est un homme dans un monde d’hommes. Face à une telle cruauté, il a le pouvoir d’agir de manière honorable, juste et aimable. Et il sait très bien ce qu’il faut faire. Il le sent au plus profond de lui-même… et pourtant, il ne fait rien pour protéger les plus vulnérables. Et Dieu lui-même semble peu disposé ou incapable d’intervenir. Cela me trouble énormément. Pourquoi Dieu laisse-t-il cela se produire ? Pourquoi ? Le fait est qu’ici, comme dans tant d’autres récits, le texte biblique n’apporte aucune réponse à cette question. Ce que le texte nous offre, c’est une occasion que nous sommes invités à saisir comme si notre vie même en dépendait (car aujourd’hui, ou peut-être demain ou un autre jour, ce sera très certainement le cas).

Aujourd’hui encore, nous avons l’occasion d’être touchés, d’être émus et pris de compassion (un mot qui signifie « souffrir avec »). Nous avons l’occasion de souffrir avec tous ceux et celles qui souffrent autour de nous : les travailleurs migrants, les réfugiées, celles et ceux qui espèrent contre toute espérance avoir part à la richesse dont nous disposons afin d’offrir un avenir meilleur à leurs enfants. La compassion, tout comme l’amour, chasse les peurs qui nous rendent craintifs et méfiants au point de mépriser et même maltraiter celles et ceux qui vivent à nos côtés.

Aujourd’hui, une voix venue du ciel, une voix empreinte de compassion, demande à Abraham, à Agar et à nous tous : « Qu’est-ce que t’as ? Qu’est-ce qui te trouble ? » Puis, entendant nos cris, elle répond : « N’aie pas peur. »

Frères et sœurs, soyez en assurés, aujourd’hui, demain et pour toujours, le Seigneur est proche… non seulement dans nos joies… mais aussi dans nos moments de détresse. Peu importe ce que nous avons, dans l’économie de Dieu, il y en a plus qu’assez pour tout le monde. L’amour de Dieu pour tous ses enfants est sans limites. Cela ne nous épargnera pas toutes les épreuves. Mais l’amour de Dieu est plus que suffisant pour nous conduire à travers toute épreuve vers une vie au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou même imaginer. La bénédiction de Dieu sera sur Isaac et Ismaël. Dieu n’a-t-il pas promis que, par Abraham, toutes les familles de la terre seraient bénies? (Genèse 12, 3) ? Que Dieu fortifie notre foi en cette promesse. Par sa grâce, en tout situation, peu importe ce que nous avons, que nos peurs ne prennent pas le dessus. Soyons plutôt remplis de compassion et que nos cœurs, nos pensées et toutes nos actions soient orientés vers tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l’approbation, ce qui est vertueux et digne de louange. C’est ainsi que, peu importe ce que nous avons, en tout, la paix de Dieu sera toujours avec nous.

Amen.


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