Avec nous, pour toujours
image : Rauschenberger de Pixabay
Actes 1, 6-11
Vous savez, en termes relationnels, la vie comporte bien des défis.
Ayant été moi-même confronté à une situation de deuil il y a quelques mois, je me suis permis dans les derniers temps de lire un peu sur le sujet. Disons que j’en avais vraiment besoin, car le deuil constitue une épreuve particulièrement douloureuse. C’est un fait de la vie : nous vivons tous et toutes un jour une situation de deuil, que ce soit la mort d’un être cher – ou sa propre mort – la perte d’un emploi, un rêve devenu inaccessible, une rupture amoureuse…
Les premiers disciples en savent quelque chose du deuil. Non seulement leur maître est mort crucifié, mais après sa résurrection, Jésus les quitta de nouveau pour retourner au Père. Ce n’est pas un seul deuil que les disciples vécurent et que nous relate le récit de l’Ascension, mais bien deux deuils aussi douloureux l’un que l’autre.
Toutefois, comme nombre de personnes qui préparent leur grand départ, Jésus a planifié un peu les choses en avance. Il est smart ; loin de lui l’idée de laisser les disciples à eux même! Afin de préparer les disciples à son départ vers les Cieux, il leur promit la réception d’une sorte d’Esprit dont le nom et la fonction varient en fonction des auteurs bibliques.
Jean l’évangéliste, par exemple, qualifiera l’Esprit de « paraclet » qui signifie défenseur, mais qui a aussi pour fonction d’être le « consolateur ». Chez d’autres auteurs, l’Esprit est parfois associé à la sagesse. Un tel qualificatif, lorsque juxtaposé à celui de la consolation, ouvre la porte à une réinterprétation de l’expérience du deuil chez les disciples d’hier et d’aujourd’hui. Voyez-vous, on pourrait dire que l’Esprit saint – quand on prend en compte toutes ses facettes –permet de cultiver le don du discernement. Discerner, dans le contexte de la foi et de l’Esprit qui œuvre en nous, consisterait en une faculté qui nous permet de voir, de communiquer et de témoigner du Seigneur, lui qui n’est pas apparent, mais qui est pourtant bel et bien présent auprès de nous.
Cette dimension de l’Esprit que je qualifierais de primordiale peut nous amener à nous questionner à propos de ses effets sur le deuil. Se pourrait-il que, dans l’épreuve de la séparation, l’Esprit ait pour fonction de nous guider à travers un discernement qui transforme notre compréhension de la relation et qui, par conséquent, nous console et nous réconforte?
Lors de mes recherches, j’ai trouvé sur un site de psychologie dont j’ai oublié le nom une étonnante conception du deuil qui m’a profondément marqué. À l’encontre de bien des discours populaires, l’auteur stipulait que l’expérience du deuil – la mort d’un être cher ou encore la rupture amoureuse –, ne consiste pas en la mort d’une relation, mais plutôt d’une transformation de celle-ci. Malgré l’absence d’un être cher ainsi que les changements parfois drastiques qui y sont associés et qui bousculent notre vie, la relation à l’autre persiste quand même. La raison s’en trouve que, pour l’auteur du billet, notre corps et notre esprit ne peuvent pas oublier quoique ce soit d’aussi significatif et de déterminant dans notre histoire.
En effet, qui pourrait oublier un ancien conjoint, une sœur, une amie disparue? Comment les disciples pourraient oublier Jésus? La relation, pour toutes sortes de raisons, survit à la disparition de l’être cher et continue à se développer cette fois-ci sous une autre forme. Voilà ce qui expliquerait à mon avis pourquoi le deuil est à la fois si douloureux, mais aussi traversé par des périodes d’accalmies qui sont des marqueurs d’adaptation à une nouvelle réalité. Par expérience, s’adapter au deuil ne mène pas en soi à l’annihilation de la relation, mais à une intégration du fait qu’il reste quelque chose de plus grand que la douleur, plus grand que soi, même.
Vous savez, ce n’est peut-être pas un hasard si l’Esprit saint a parfois été considéré dans la tradition chrétienne comme une sorte de cordon reliant Jésus et son Père, mais aussi comme cette relation qui unit le disciple et Dieu, relation qui persiste malgré les épreuves de la vie. C’est d’ailleurs ce que pourrait laisser croire le récit de l’Ascension dans les Actes des apôtres et dans lequel Jésus monte aux Cieux après avoir annoncé la venue de l’Esprit saint et dit aux disciples qu’ils seront désormais ses témoins sur Terre. Jésus a beau disparaître dans une nuée mystérieuse et ne plus être visible au regard des vivants, reste qu’il est tout de même présent par les liens de l’Esprit.
Voilà une affirmation fort paradoxale et que l’on arrive pourtant à saisit avec la lumière de la foi! Ce paradoxe à savoir que Jésus est monté aux Cieux et quand même présent sur Terre, démontre chez les disciples en deuil un changement de paradigme quant à leur compréhension de la réalité dans laquelle les frontières qui délimitent la vie et la mort deviennent floues.
Cet aspect-là du christianisme peut être frustrant à certains égards, car il ne répond pas à ce besoin fondamental de réponses que nous pouvons porter ou encore à une conception commune et binaire de la réalité. Toutefois, ce mystère de l’absence et de la présence, de la vie qui persiste dans la mort démontre toute la complexité de notre existence. En soi, le deuil, pour un disciple, ne constitue pas une rupture claire et nette, mais une transformation – une transfiguration, peut-être – de la relation à l’autre ainsi qu’une reconfiguration de notre compréhension de la vie, la mort et la vie au-delà de la mort.
Frères et sœurs dans la foi, nous ne sommes pas seuls. Nous vivons dans ce monde que Dieu aime et qu’il habite avec nous, lui qui porte, au même instant, tous les vivants et les morts. Quand bien même le sentiment d’absence peut être douloureux, nous pouvons trouver notre repos dans le Seigneur.
En lui et par lui, nous sommes ancrés dans la vie éternelle et formons un seul peuple. Dans le deuil et les épreuves, non, nous ne sommes pas seuls, car le Seigneur est présent auprès de nous pour la vie, pour toujours.
Amen