Et Dieu répondit à nos prières!
image : Bhushan Sadani de Unsplash
Matthieu 17, 1-9
Vous savez, selon le calendrier liturgique de l’Église Unie du Canada, la transfiguration du Seigneur précède le Carême et la Pâques, deux temps populaires et au cœur de la vie des disciples de Jésus. On s’attendrait donc à un texte simple et qui nous mène droit au but.
Toutefois, cette histoire-là de transfiguration – vous vous en êtes bien aperçu! – va dans tous les sens. Pas facile. Non, ce n’est pas facile d’entrer dans ce récit-là qui peut nous apparaître plutôt… aveuglant! C’est pourquoi je vous propose ce soir qu’on se concentre sur l’apparition de Moïse et Élie auprès de Jésus. Essayons d’y faire sens en convenant ensemble que cette étrange apparition exige un… détour tout aussi étrange!
Laissez-moi vous poser d’abord une question. Connaissez-vous par hasard la tristement célèbre chaîne YouTube intitulée Bernard? Si vous n’êtes pas familiers avec lui, disons simplement que Bernard est un créateur de contenu plutôt historique et humoristique, mais surtout tragique. Dans ses vidéos très sombres, il présente de courtes histoires à propos de rôles et de métiers qui ne promettaient pas, mais vraiment pas du tout l’accès au bonheur. Par exemple, être une geisha au Japon féodal ou encore un enfant ouvrier à l’époque victorienne. Laissez-moi vous dire que ce n’est pas la série Martine et ce n’est pas lumineux du tout!
Je vous en parle parce que la toute dernière vidéo qui a été publiée il y a deux semaines est pas mal intéressante, même si pas mal triste aussi! Dans celle-ci, Bernard nous présente le triste destin d’une prêtresse au temple de Babylone à l’époque de l’Antiquité. Les lecteurs assidus de la Bible ont peut-être allumé en entendant ce titre très particulier qu’on retrouve dans le vocabulaire des religions. Et oui, on parle bel et bien de ce que la Bible désigne comme de la « prostitution sacrée », pratique formellement interdite par la Loi mosaïque[1].
Dans sa vidéo intitulée « Pourquoi c’est nul d’être une prostituée au temple[2] », notre cher Bernard raconte les malheurs d’une jeune fille servant d’offrande à la déesse Ishtar. Notre protagoniste se retrouve donc dans l’obligation de satisfaire de son corps la déesse, mais aussi, et surtout… les désirs pervers d’une élite masculine située au sommet d’une hiérarchie dominante et oppressive. Je n’ai donc pas besoin de vous dire que, dans les tristes feuilletons de Bernard, les misères s’enchaînent pour les personnages dont la vie, d’ailleurs, se termine toujours dans la tragédie!
Âme sensible, s’abstenir! Je vous aurai averti!
Bien que ces histoires soient tellement tragiques qu’elles finissent par être caricaturales, elles ont peut-être cela de bien de nous offrir un certain réalisme qui peut nous être cruellement familier. En effet, l’existence n’est pas toujours lumineuse et on ne peut dire non plus que toutes les vies se terminent bien. Il y a trop de mal dans notre monde pour dire le contraire. Pourtant, malgré le fatalisme assumé de Bernard nous renvoyant à notre propre condition, ses vidéos contiennent aussi des personnages qui cherchent du sens à leur vie et qui cultivent une certaine espérance quant à être libérés un jour de leur tourment.
Pour ma part, cette co-existence du fatalisme avec l’espérance me rappelle comment l’humanité espère et prie depuis toujours pour le secours divin. Espérer et prier… Deux actions lumineuses, deux postures de lutte qu’incarnèrent par ailleurs les disciples témoins de la transfiguration, mais aussi Moïse et Élie qui apparurent auprès de Jésus.
Vous savez, bien qu’ils n’aient pas vécu à Babylone ou été des stars dans une vidéo de Bernard, on ne peut pas dire que Moïse et Élie ont eu une fin très heureuse. Tous deux, au cours de leur existence, ont traversé moult épreuves et terminèrent leurs jours sur un certain constat d’échec.
Moïse, ce grand libérateur, était appelé à mener le peuple en Terre promise. Toutefois, après un manque de jugement, il se retrouva condamné à errer dans le désert avec le reste du peuple. Dieu lui fit voir la Terre promise, mais lui affirma aussi que jamais il ne pourra y mettre les pieds de son vivant[3]. Moïse meurt donc sans avoir pu atteindre l’objet de ses désirs mille fois exprimés dans ses prières.
Élie, quant à lui, était prophète du Seigneur. Si vous vous souvenez, Dieu lui avait demandé d’annoncer au roi d’Israël le retour de la pluie et donc la fin de la sécheresse. Malheureusement, plutôt que d’annoncer la paix et les bénédictions du Seigneur, Élie choisit plutôt de partir en croisade contre la reine Jézabel, ce qui mènera à un véritable massacre au mont Carmel. En conséquence, Élie sera forcé de mettre un terme à son ministère en désignant Élisée comme successeur[4]. Après ça, Élie disparaît à jamais.
Voilà deux personnages ayant vécu des échecs importants, deux vies qui se terminèrent de manière tragique. Compte tenu de la vie des libérateurs et des prophètes bibliques, Bernard a encore bien du chemin pour leur arriver à la cheville niveau tragédie.
C’était un long détour, j’en conviens, mais qui apporte selon moi un éclairage plutôt intéressant. Quand on prend conscience des épreuves de Moïse, Élie et du reste de l’humanité, je ne peux pas faire autrement que de voir une lumière d’espérance dans la transfiguration de Jésus.
C’est peu dire que, dans la tradition chrétienne, le récit de la transfiguration du Seigneur est un moment charnière. Jésus sera bientôt, comme vous le savez, arrêté puis exécuté quand bien même il est le Fils bien-aimé de Dieu. Ce serait – et oui – une histoire tragique si ce n’était pas de l’irruption de la grâce qui donne sur la résurrection du Fils de l’homme, si ce n’est pour dire le salut du genre humain que Jésus incarne et annonce à la fin du récit.
Comme bien de nos frères et sœurs, Jésus est rejeté, opprimé, condamné à mourir sous les coups de ses oppresseurs. Pourtant, comme en témoignent les Évangiles, il est aussi promis à la résurrection et à l’accomplissement des espérances de Moïse et Élie ainsi que de toute l’humanité souffrante.
C’est un fait : la vie est particulièrement difficile. Certains et certaines sont moins privilégiés que d’autres. Des lumières s’éteignent dans la violence ou sous le coup d’un malheur inattendu. Pourtant, le récit de la transfiguration nous rappelle que ce n’est pas à la mort que nous sommes promis, mais à la vie du Seigneur qui meurt et ressuscite avec nous.
Frères et sœurs dans le Christ, Dieu est lumière de toute lumière. En envoyant son Fils parmi nous, il répondit aux prières que l’humanité énonça depuis la Création. En Jésus, Dieu a tenu ses promesses en mettant un terme au tragique et au fatalisme de notre existence. Alors que nous nous apprêtons à entrer dans le temps du Carême, Dieu nous solidifie et nous incite à cultiver l’espérance. Quoique l’humanité traverse encore de grandes épreuves, rappelons-nous qu’elle n’est pas seule à lutter contre les ténèbres. En effet, puisqu’il porte Moïse, Élie et tout le reste de l’humanité en lui, Jésus s’apprête à devenir lumière du monde. Celui-ci accomplira tout ce que ses prédécesseurs ont tant espéré et qu’ils n’ont pas pu voir de leur vivant.
Dans la vie, dans la mort et la vie au-delà de la mort. Non, nous ne sommes pas seuls.
Grâce soit rendue à Dieu.
Amen
[1] Deutéronome 23, 18.
[2] https://www.youtube.com/watch?v=qyd6bw92WIA
[3] Nombres 20, 12.
[4] 1 Rois 19, 16.
C’est bon Jean-Philippe merci