Heureux les enfants qui reposent en Dieu !

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Luc 6, 17-26

Il n’y a pas à dire, les temps changent pour le meilleur et pour le pire. Alors que je naviguais sur internet l’autre jour, je tombai sur un reportage de Radio-Canada. Celui-ci avait pour objectif de sensibiliser les auditeurs à l’existence de cancers dits « juvéniles », c’est-à-dire les cancers qui se développent chez les moins de 50 ans. Saviez-vous que le taux de cancers précoces chez les jeunes personnes a bondi de pas moins de 79% dans les 35 dernières années ? À 35 ans, à mon âge, il importe déjà de se faire dépister, la mort étant potentiellement cachée dans chaque recoin de notre corps. 

Quoique ce reportage-là était très intéressant, j’ai été surpris d’entendre la cancérologue se demander, pour évoquer les causes potentielles de la montée des cancers, s’il se pourrait que nos jeunes soient davantage exposés au stress. Ah bon ! Pour vrai ? Bravo Sherlock Homes ! Quoi que vivre au Canada nous assure un certain confort, loin de la guerre et que nous pouvons profiter d’un bon système de santé, n’en reste pas moins que nous sommes exposés à divers défis qui sont des sources d’anxiété. Des défis qui perdurent et qui s’en vont au crescendo. L’impératif de rechercher une éternelle jeunesse. Être efficace jusqu’à croire qu’on peut chasser la mort. Consommer, jeter et acheter encore sous la bénédiction de l’obsolescence programmée. Oeuvrer, encore et encore, dans un monde qui, pourtant, s’en va à sa perte avec les changements climatiques.

Notre culture fait de nous d’éternels insatisfaits qui, pour chasser l’anxiété, se tournent souvent vers les idoles de la célébrité, de l’argent et du pouvoir. Qui n’a jamais éprouvé l’urgence, lorsque nous nous départissons d’un objet ou sommes face au deuil, de remplacer aussitôt le vide douloureux par autre chose ? Nous sommes tous et toutes possédés à nos heures par ces démons nourris aux grains de notre société. À voir tous ces « esprits impurs » ronger les espaces de notre intériorité, je ne suis pas surpris de constater que la maladie fasse aujourd’hui des ravages parmi les plus jeunes. 

Vous savez, on peut aussi retrouver dans les Évangiles des témoignages de personnes que les auteurs qualifient de possédés par des « esprits impurs ». Des personnes souffrantes, cela dit, chez qui la mort prit le dessus sur la vie. Ces personnes-là ont été nombreuses à croiser le chemin du Christ venu annoncer la délivrance à ceux et celles qui, souffrants, se perdent dans les dédales d’un monde toujours plus anxiogène. Voilà dans quel contexte Jésus nous livra le célèbre enseignement que nous avons entendu ce soir. 

Quoiqu’on interprète souvent sa prédication comme un appel à l’espérance d’un bonheur trouvé dans un avenir éloigné, il me semble en fait que Jésus va bien plus loin que ça. À voir comment il insiste sur l’absence de nourriture, de joie et de bonnes relations chez ceux et celles qui seraient en toute évidence les malheureux de ce monde, il semble faire du manque une sorte de terreau où émergerait le véritable bonheur. 

Il y a un lien, à mon avis, à effectuer entre la guérison des possédés et la parole prophétique de Jésus, et ce, sous plusieurs angles. Un d’entre eux nous invite d’abord à reconnaître à quel point la détresse psychologique et psychique peut, à diverses occasions, nous submerger. Nous avons tous et toutes fait face un jour à une détresse qui nous occupait entièrement l’esprit. Que ce soit un deuil, une maladie, une déception ou un amour non réciproque, les êtres humains que nous sommes ont besoin de temps pour s’adapter. Malheureusement, certains et certaines d’entre-nous aurons besoin davantage qu’un congé pour s’en sortir. Pour toutes sortes de raisons, nous risquons chacun à notre tour d’être pris dans une situation où la souffrance nous possède entièrement. Notre « démon » prend alors toute la place dans notre vie, et ce, jusqu’à nous empêcher de voir clair. 

Dieu merci, nous avons des spécialistes qui peuvent nous aider à traverser ces détresses. Il y a 2000 ans, selon le contexte et la culture, le peuple avait bien sûr Jésus qui, par la toute-puissance de Dieu, pouvait chasser ces « démons intérieurs ». Qu’est-ce qu’il est bon de traverser cette épreuve de la détresse ! Lorsque la douleur passe ou que « l’esprit impur » nous quitte, c’est sans conteste qu’on se sent libéré d’un poids énorme. Notre esprit redevient clair et la pluie laisse place au beau temps. Cette guérison peut être comparée à la fin d’un brouillard laissant place à nouvel horizon ou à un espace intérieur qui se libère de l’emprise de la mort. 

Pardonnez-moi cette longue digression sur les détresses psychologiques et psychiques, mais il me semble qu’on peut y retirer une clef d’interprétation essentielle quant à la prédication de Jésus. Au contraire de notre culture de consommation voulant que l’on comble le vide coûte que coûte, Jésus nous invite plutôt à apprivoiser le manque, cet espace libéré dans lequel le divin prend racine. Cet état paradoxal où le manque existe côte à côte avec le bonheur est, certes, déconcertant. Or, il nous place au coeur de l’expérience de la plénitude de Dieu. 

Cette expérience de la plénitude n’enlève en rien la douleur. Un coeur écorché à vif par la pauvreté ou la violence reste en souffrance. Néanmoins, il est bien plus que cela puisque Dieu peut y habiter. Dans la douleur, dans le manque, dans la persécution, dans la pauvreté, Dieu se fait quand même présent et nous permet de goûter au véritable bonheur. Il suffit de placer notre confiance en lui. « Mais, qu’est-ce que ce bonheur ? pourrait-on demander. Qu’est-ce qu’être heureux ? » Ces questions sont tout à fait valides, mais nous pouvons lire entre les lignes de la prédication de Jésus et supposer qu’être heureux est intimement lié à la confiance mise en Dieu. Lorsque nous consacrons notre espace intérieur au Seigneur, sa grâce peut alors remplir nos plaies ouvertes. Dès lors, il nous est possible malgré la douleur de nous reposer en lui avec confiance. 

Notre bonheur ne dépend plus de notre plaisir… ni de nos besoins ou désirs. Le bonheur traverse nos douleurs comme la lumière perce les ténèbres pour trouver son objet ultime : vivre en Dieu qui nous comble et nous comblera encore. Frères et sœurs, puissions-nous, comme des enfants dormant entre les bras de leur Père, trouver un peu de repos.

Amen