Le bonheur, malgré tout

image : ELG21 de Pixabay

Matthieu 5, 1-12

« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux. »

« Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés. »

C’est peu dire que ce qu’on appelle les Béatitudes constitue un passage mythique des Évangiles. Je ne pense pas me tromper non plus en disant qu’il consiste en l’enseignement de Jésus le plus célèbre, mais aussi un des plus difficiles à aborder.

Et oui, les fameuses Béatitudes ne laissent personne indifférent, preuve en est une très longue discussion à la Parole sur le pouce quant à l’usage plutôt étonnant du vocabulaire lié au bonheur. Sur le coup d’une première lecture, qui pourrait donc affirmer que les gens pauvres, persécutés et en pleurs peuvent être heureux et heureuses dans de telles conditions?

Voyez-vous, la simple évocation d’un possible bonheur dans le malheur aurait raison de faire froncer les sourcils. Du moins, cela a été ma réaction tout comme certains de vos frères et sœurs dans la foi. Sommes-nous heureux comme individus, comme communauté, de nous débattre sans cesse avec le manque de ressources, l’hégémonie des puissants et le manque de reconnaissance? Pouvons-nous être heureux et heureuses dans de telles conditions?

Au cours de l’histoire de l’Église, cet enseignement de Jésus a parfois été malmené. Certains puissants, du haut de leur chaire, en on fait un impératif à la résignation si ce n’est pas dire un enseignement en faveur de la culture d’un dolorisme foncièrement pervers. Peut-être que certains et certaines d’entre nous ont déjà entendu une telle interprétation où le malheur est gage de bonheur en Dieu. Celui-ci récompenserait le pauvre, le petit, selon le nombre de mortifications endurées.

Dieu merci, ce type d’interprétation se fait de plus en plus isolé. Le peuple des saints continue à étudier cet enseignement complexe de Jésus. Ses perspectives changent peu à peu tout comme les traductions, elles, se renouvellent.

Saviez-vous que la traduction des Béatitude est un heureux bordel? Pour ne prendre que son exemple, la traduction d’André Chouraqui[1] emploie le terme de « en marche[2] » plutôt que « heureux » comme on le trouve dans la Tob. Et ne parlons même pas des traductions en anglais qui nous arrivent avec le terme « blessed », c’est-à-dire « bénis » ou « soyez bénis »! Un vrai bordel, j’vous dis!

Cela dit, selon certains commentateurs comme Antoine Nouïs, il semblerait que le choix d’André Chouraqui traduirait bien mieux le propos de Jésus. « En marche… » Une telle traduction révélerait une proposition quant à nous mettre en mouvement plutôt qu’une invitation au bonheur. « Heureux ceux qui pleurent  » – « En marche, les endeuillés! » Ça sonne complètement différent, n’est-ce pas? « Heureux ceux qui pleurent  » – « En marche, les endeuillés »… À première vue, voilà deux traductions dont le sens paraît difficilement conciliable.

Toutefois… Est-ce vraiment le cas? Est-ce qu’il y aurait quelque chose de caché entre les lignes qui pourrait réconcilier le bonheur et le mouvement?

L’autre jour, je lisais un commentaire stipulant que la traduction de la Tob était non seulement fausse en référence au terme de « heureux », mais aussi une aberration du fait que personne ne peut être heureux dans le malheur. Pour l’auteur, on ne peut pas être une chose et son contraire en même temps. C’est quelque chose qu’on apprend dans les cours de logique à l’université, d’ailleurs.

Pourtant, la condition humaine ne saurait se réduire à des schémas binaires. Nos états émotionnels, pour ne prendre que cet exemple, sont rarement d’une couleur ou d’une autre. Ils sont bien souvent mixtes et fort complexes. Quand on y pense, nos vies, mais aussi les Écritures démontrent toute la complexité de notre intériorité.

Laissez-moi vous donner quelques exemples :

1. Vous vivez une peine d’amour du fait que, de manière inattendue, l’élue de votre cœur choisit quelqu’un d’autre que vous.  Bien entendu, vous pouvez vivre cela comme un abandon, vous pouvez être en colère et déçu. Toutefois, il vous est aussi possible de vous réjouir pour l’autre qui a su discerner quelle pantoufle de verre allait le mieux à son pied…

2. Anne, la mère du prophète Samuel et dont nous avons récité la prière d’action de grâce au début du culte disait : « J’ai le cœur joyeux grâce au SEIGNEUR et le front haut, la bouche grande ouverte contre mes ennemis : je me réjouis de ta victoire ». Bien qu’elle soit maltraitée par la seconde femme de son mari et moquée par le grand prêtre Eli, Anne se réjouit d’être témoin de la grâce du Seigneur qui la rendra mère d’un prophète qui guidera le peuple dans l’exercice de la justice.

À la lumière de notre expérience humaine et du témoignage de nos ancêtres dans la foi, une question quant au bonheur émerge en moi. Se pourrait-il que le bonheur puisse se cultiver à partir d’une disposition du cœur qui regarde plus loin que son espace personnel?

J’aime à croire, voyez-vous, que l’enseignement des Béatitudes suggère aux disciples de recalibrer leur perspective. Sans nier la souffrance vécue, Jésus les invite à sortir un peu de soi-même, à se mettre debout et à étirer leur cou pour observer l’horizon… l’horizon de la grâce. En d’autres termes, il semblerait qu’être heureux dépendrait de la volonté du disciple à changer quelque peu de position afin de se réjouir de l’œuvre mystérieuse du Seigneur pour soi, pour les autres, pour nous tous et toutes.

Chaque personne, chaque communauté traverse aujourd’hui des épreuves importantes, preuve en est la réunion Direction 2035 samedi prochain[3]. Sainte-Claire poursuit sa mission grâce à une toute petite équipe qui dispose, bien honnêtement, de peu de moyens. Notre mission en ligne n’est pas toujours prise au sérieux et il arrive encore aujourd’hui que nous devons faire face à l’incompréhension. Pourtant, malgré l’instabilité de nos ressources, nous continuons à rejoindre les cœurs, à accompagner des gens de partout dans le monde. Les épreuves sont là, mais les fruits de la grâce le sont tout autant. Il se trouve des raisons d’éprouver de la tristesse, mais aussi de nous réjouir.

Pour en revenir à la traduction d’André Chouraqui débutant par une invitation à se mettre en marche, il me semble que, après réflexion, l’enseignement des Béatitudes nous porte bel et bien à nous mouvoir. Jésus incite les disciples à quitter un instant leur espace personnel pour mieux explorer l’horizon, y découvrir les signes de Dieu et à s’en réjouir dès maintenant.

En cela, être heureux et heureuses, coïncide peut-être avec le sentiment d’être en adéquation avec le Seigneur qui œuvre à notre bien collectif quand bien même nous souffrons dans un monde tout aussi misérable. Comme disciples nés de l’Esprit, de chair et de sang, il importe de cultiver notre bonheur à partir des fruits de la grâce quoique sans pour autant nier le malheur lié à notre condition humaine.

Frères et sœurs dans le Christ, nous traversons des temps d’épreuves. Pourtant, comme le dit si bien Jésus, il viendra un temps où nous serons consolés. Un temps qui est peut-être déjà là et qui se traduit par l’œuvre du Seigneur chaque jour, en soi et tout autour de nous.

Le Seigneur nous fortifie et nous offre de voir tout le bien qui s’opère malgré notre condition. Suffit d’ouvrir les yeux du cœur et de nous mettre en mouvement pour mieux discerner l’horizon.

Grâce lui soit rendu pour la vie, pour le bonheur qui est possible malgré les épreuves ainsi que pour l’occasion que nous avons de nous réjouir ensemble de sa présence et sa fidélité.

Amen


[1]    Que vous pouvez lire dans son entièreté à cette adresse : https://nachouraqui.tripod.com/id91.htm

[2]    Pour en apprendre plus sur cette traduction: https://www.ethikos.ch/10154/matthieu-53-12-mt-53-12-marche-beatitudes

[3]    https://egliseunie.ca/direction-2035-invite-les-communautes-de-foi-a-un-avenir-audacieux-et-prometteur/


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