Le temps de Dieu

image : 춘성 강 , pixabay.com

2 Rois 5, 1-4, 7-15

« Prendre son temps; développer une meilleure relation avec le temps. » Ce sont les premières pensées qui me sont venues cette semaine lorsque je suis tombé sur une vidéo YouTube plutôt intéressante dans laquelle un enseignant de Harvard questionne notre rapport au temps.  Sur la vignette, on pouvait lire : « Dépose ton téléphone et accueille l’ennui ».

Cette vidéo au message quelque peu audacieux a de quoi nous faire réfléchir vis-à-vis de notre relation difficile avec le temps qui passe. Dans une culture comme la nôtre, on nous vend maints divertissements afin de nous soustraire à l’attente, cultivant chez nous par ailleurs un désir d’instantané. Attendre est devenu intolérable pour certains et certaines d’entre nous. Du moins je me reconnais dans ce profile impatient. C’est même un sujet de prière récurant chez moi.

Quand j’y pense, le Seigneur a bien fait les choses. Il a, tout au long de la semaine, tissé un chemin de réflexion pour notre sujet de ce soir. Si vous vous souvenez, quelqu’un d’entre vous souligna dimanche passé son espérance quant à comprendre un jour les œuvres du Seigneur, une espérance dont je m’inspirai par ailleurs pour écrire le mot du serviteur dans l’infolettre de notre communauté.

Tous ces signes me laissent croire que l’attente, c’est-à-dire vivre le temps qui passe peut générer chez nous de l’inquiétude, de l’embarras et voir même de la douleur. Attendre n’est pas une mince affaire; nous avons toutes les raisons de souhaiter d’être comblés rapidement si ce n’est pas pour dire de manière instantanée.

En ce sens, l’Esprit est à l’œuvre en nous proposant d’aborder ce soir un texte faisant écho à notre relation conflictuelle avec le temps. Du moins, c’est ce qu’on pourrait en déduire en écoutant, en lisant et en intégrant le récit de Naamân qui a soif d’une guérison… plutôt pressante.

On connaît comment la culture biblique perçoit la lèpre, c’est-à-dire un état d’impureté chronique qui finit par isoler complètement une personne en la soustrayant à sa communauté. C’est une maladie de la peau qui, dans le temps, déforme la personne jusqu’à la rendre complètement invalide. Être lépreux ou lépreuse, c’est être voué à la mort sociale et personnelle. Dans ce cas, on peut donc comprendre l’urgence que peut ressentir Naaman souhaitant sa guérison aux mains du prophète Élisée. Personne, entre vous et moi, ne veut être prisonnier d’une telle situation de mort.

Pressé par le désir de guérir et d’être délivré de la maladie, l’officier prend le temps de faire un voyage jusqu’à la maison d’Élisée, prophète d’un Dieu qui lui est, semble-t-il, inconnu. « Va ! dit Élisée à Naamân qui est pourtant pressé par le temps. Lave-toi sept fois dans le Jourdain : ta chair deviendra saine et tu seras purifié. » Grosse déception chez Naamân qui devient irrité et, selon le texte, en vient même à éprouver de la fureur vis-à-vis de la suggestion d’Élisée qui est tout sauf instantanée.

Qui ne serait pas en colère en apprenant qu’il ne recevrait pas remède à sa situation dans l’instant présent ? Vous savez, quand on lit entre les lignes la colère de Naamân, on peut s’apercevoir qu’il y a en fait un gouffre qui le sépare de Élisée quant à leur compréhension respective de l’action divine dans le monde. Tandis que le prophète conçoit que l’oeuvre de Dieu s’opère dans un temps et lieu précis, l’irritation de Naamân révèle plutôt une perspective dans laquelle Dieu opèrerait à travers l’invocation de mots et de noms, si ce n’est pas pour dire à coups de baguette magique.

Bien au contraire, Élisée propose une voie de guérison qui est tout autre que celle de la magie auquel Naamân semble habitué. Prendre le temps d’effectuer un voyage jusqu’au Jourdain – voir en faire plusieurs – afin d’y plonger sept fois est tout sauf instantané. Il n’est pas question ici de saucettes en comptant jusqu’à sept, mais bien de se laver sept fois. La guérison de Naamân s’inscrit clairement dans le temps et dans l’effort, c’est-à-dire dans l’attente et la persévérance. Dieu fait toutes choses nouvelles dans le long terme, et ce, que ce soit dans la vie de Naamân ou dans la nôtre.

Pour nous inspirer dans notre propre attente de guérison et de transformation, je nous suggère un instant d’ouvrir les horizons du texte pour mieux saisir les références et la logique dans laquelle il s’inscrit. Vous l’avez peut-être remarqué, mais le récit de Naamân comporte nombre de références à d’autres textes. Pour vous en donner un exemple, il n’est pas anodin de souligner que, dans la culture biblique, on accorde une grande importance aux nombres et tout particulièrement au chiffre sept. Vous vous rappelez peut-être du livre de la Genèse où Dieu établit un cycle de Création en sept jours, donnant forme à ce qui est difforme, mettant de l’ordre dans le chaos pour faire toutes choses bonnes et nouvelles.

L’oeuvre de Dieu en nous et parmi nous prend du temps à s’accomplir, car le temps du Seigneur est différent du nôtre. Au nom du bien – celui des vivants et de toute la Création –, il n’y a pas de botchage ni d’instantané, mais que de l’intentionnel s’opérant sur le long terme. Cela m’amène à croire que, quand on étudie les détails de ce récit de guérison qui est aussi le nôtre quelque part, on ne peut qu’être étonné d’y voir aussi un récit de création, de renouvellement. Dans la vie de Naamân comme la nôtre, le Seigneur accomplit son œuvre dans un temps qui nous échappe, mais qui s’inscrit toujours dans ses promesses.

Pour reprendre l’adaptation du psaume 111 qu’on a proclamé au début de ce culte, Dieu opère son œuvre de grâce d’une manière si discrète et mystérieuse qu’il nous oblige en quelque sorte à y réfléchir par après, dans le temps.  « Grandes sont les œuvres du SEIGNEUR ! Tous disciples qui les aiment les étudient. Son action éclate de splendeur et sa justice subsiste toujours. Il a voulu qu’on rappelle ses miracles ; le SEIGNEUR est bienveillant et miséricordieux. »

Frères et sœurs dans le Christ, lorsque nous nous souvenons de l’action du Seigneur qui nous transforme et nous guérit sur le long terme, il nous est possible de faire la paix avec le temps. Nous sommes tous et toutes des disciples du Seigneur qui servent leur maître, œuvrent à la guérison et participent patiemment à sa Création nouvelle et continuelle. En ce sens, il viendra un moment où nos cœurs embrasseront le temps qui passe.

D’ici là, puisse son Esprit nous persuader à ouvrir les yeux sur les signes avant-coureurs de sa grâce. Un jour, avec des efforts et de la patience, nous parviendront, comme Naamân, à notre guérison et, au même instant, à entrer dans le temps et la joie éternelle du Seigneur.

Qu’il en soit ainsi selon notre foi,

Amen