Le temps de Dieu
image : Franz26 de Pixabay
Matthieu 4, 1-11
Vous savez, l’art d’être pasteur ou d’avoir une responsabilité dans l’Église implique d’avoir des yeux et des oreilles tout le tour de la tête. Quand on est attentif à ce qui se passe autour de nous, on devient au fait de tout ce que portent les gens comme soucis.
De fait, depuis la rencontre Direction 2035, j’avoue être témoin d’un certain sentiment d’urgence de plus en plus palpable parmi les gens d’Église. Ce n’est plus un secret pantoute : il y a des signes inquiétants de décroissance dans l’Église Unie du Canada. Ainsi, les gens s’évertuent à trouver des solutions. Quoi de plus normal que d’essayer de freiner l’hémorragie qui vide les sanctuaires de nombreux temples?
Nous voilà à la merci du temps. Nous sommes malgré nous aux prises avec le désert qui s’étend peu à peu. Soyons francs : plusieurs communautés constatent que leur énergie s’est épuisée et que leurs ressources ont dangereusement diminué. Dans une telle situation où de nombreux disciples errent parmi les dunes de la précarité, il peut venir à l’esprit de jeter un coup d’œil à droite…
Affamés d’un renouvellement de l’assistance dans les bancs du sanctuaire, certains et certaines s’aventurent dans ces nouvelles oasis, ces églises voisines et dans lesquelles on peut compter un nombre étonnant de têtes. Et là, c’est le choc, la claque au visage. Imaginez-vous donc plus de 500 personnes dans une mégachurch, sautillant au rythme d’un spectacle rock de louange ou encore une chapelle bondée d’images pieuses où résonne une foi férocement ancrée dans une certaine tradition de l’Église.
Voilà quelque chose qui me paraît plutôt étranger à notre théologie et notre liturgie à Sainte-Claire comme dans le reste de l’Église Unie du Canada. Pourtant, pour plusieurs, la seule vue de ces oasis mystérieuses vient leur creuser encore plus l’estomac!
Peut-être avez-vous déjà entendu des commentaires comme quoi il faudrait mettre des écrans et jouer de la guitare dans le sanctuaire au plus sacrant ou encore revenir à une théologie soucieuse d’orthodoxie doctrinale supposément capable de séduire ces jeunes gens friands de piétisme, de structures et de conformité.
Personne ne veut périr dans le désert, mais… n’est-ce pas un peu rapide sur le piton que de se lancer dans de telles entreprises sans effectuer un discernement dans le temps?
Frères et sœurs, ces exemples évoquent le mal-être des membres de nos églises devant le manque, la faim qu’ils éprouvent. Comme individus et comme communautés, il s’avère que l’inconfort nous porte parfois à envisager de drôles de solutions. Des solutions, cela dit, rapides si ce n’est pas dire instantanées. Or, il se trouve une bonne nouvelle à ce propos dans les Écritures. Une invitation pas piquée des vers et qui nous rappelle que nous ne sommes pas seuls.
Il y a un peu plus de 2000 ans, un certain Jésus de Nazareth fut baptisé dans les eaux du Jourdain. Personne ne le connaissait sinon Jean le Baptiste. Personne ne soupçonnait le rôle qu’il allait jouer dans l’histoire sainte. Ce nobody-là, sans disciple et sans un sou, partit au désert peu après son baptême.
Il importe tout d’abord de mentionner que, selon les Écritures, entreprendre une traversée du désert consiste bien souvent en un passage initiatique. C’est une épreuve par laquelle ont passé Moïse, Élie et même l’ensemble du peuple à la recherche de ce qui était appelé à l’époque la « Terre promise » par Dieu. À la lumière de l’histoire sainte, le désert consiste en ce lieu d’épreuve, mais aussi d’attente et de réceptivité au Seigneur qui se révèle dans le temps. Ce n’est donc pas pour rien que l’évangéliste nous fait part que Jésus jeûna pendant quarante jours et quarante nuits, luttant avec la faim et la soif un peu comme nous qui luttons aussi aujourd’hui avec le manque de ressources humaines et financières.
Jésus – tout comme nous – traverse un temps d’épreuve où le manque finit par prendre aux tripes tout comme la tentation de choisir l’instantané. C’est dans cette expérience du manque, nous dit l’évangéliste, que le diable – l’esprit de division – apparaît. Tel qu’un expert en citations bibliques quoique sans pouvoir en connaître la profondeur, le diable tente Jésus à travers un habile stratagème qui nous est peut-être familier.
« Si tu es le Fils de Dieu, dit le diable, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
À première vue, le diable n’a pas tout à fait tort… Pourquoi ne pas transformer les pierres en pains? Pourquoi – tien donc! – ne devrions-nous pas échanger nos bancs vides pour des toboggans? Pourquoi ne pas, nous-aussi, nous lancer dans ces manifestations populaires d’une foi réactionnaire? « N’êtes-vous pas des fils et filles de Dieu, pourrait nous questionner le diable, dont la mission est de remplir les églises? N’est-ce pas là le moyen de prospérer? »
Nous sommes, vous et moi, face au diable qui nous incite à répondre à notre faim par des solutions instantanées. À une telle invitation, notre frère offrira cette réponse : « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu. » Jésus reconnaît l’urgence de répondre à la faim, mais, au même instant, affirme la primauté de la Parole qui nourrit véritablement et non pas illusoirement.
Face à l’urgence de voir s’asseoir de nouvelles personnes dans les bancs d’église et de cultiver les gros chiffres qui affirmeraient notre raison d’être selon la logique du capitalisme, il importe de prendre un temps de discernement.
« Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, dit Jésus, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu. »
Alors que le temps presse, que l’épuisement des ressources menace l’intégrité de nombreux ministères, il n’est pas étonnant de voir certains disciples se mettre à transformer les pierres en pains sous le coup de l’urgence. Malheureusement – ou heureusement – il nous est possible de constater en ce moment même les potentielles conséquences de ce choix. Certaines de ces oasis en plein désert sont un peu comme le phénomène de la mode éphémère : ils s’estompent rapidement, faute d’une bonne fondation.
Vous savez, le temps du Carême est une leçon de patience et de sagesse, mais aussi une invitation à la confiance. Jésus, tout au long de sa vie de disciple et de Fils de Dieu, a traversé nombre d’épreuves. Il a eu faim, il a pleuré les morts. Pourtant, cette longue marche dans le désert qui a été la sienne et qui est aussi la nôtre quelque part mène à la Pâques du Seigneur lors de laquelle il se révèle dans toute sa gloire.
Frères et sœurs dans le Christ, il peut nous arriver de nous laisser emporter par l’urgence et de bifurquer dans la logique de l’instantané. Pourtant, l’histoire sainte nous démontre que les bâtiments les plus solides et la paix la plus durable se construisent sur le roc solide et non pas le sable. Le Seigneur œuvre dans nos vies. Il nous fait avancer peu à peu selon le rythme qui est le sien. Un rythme, cela dit, nous renvoyant à l’essentiel : l’accomplissement de ses désirs en nous et parmi nous.
Le temps passe et les épreuves se succèdent, mais, toujours, la grâce de Dieu se manifeste au moment propice.
Amen