Les enfants de la résurrection

image : Micheile Henderson, pixabay.com

Luc 20, 27-36

Petite question. Quand on parle de « radicalisation des opinions », quel effet ça vous fait ? Voilà un terme qui, comme « polarisation », peut faire dresser à certains et certaines d’entre nous les cheveux de sur la tête. Cette inclinaison-là aux contrastes de couleurs politiques ou encore religieuses nous cerne de tous bords tous côtés en 2025 et il ne se passe pas un moment où, devant notre écran, on ne se retrouve pas face à face avec des discours opposés et fortement exprimés.

Difficile, pour ma part, de ne pas voir dans ce contraste des opinions une réaction vis-à-vis de notre monde ainsi que celui dont nous espérons la venue. Devant les changements climatiques, la pauvreté grandissante, la banalisation des armes de guerre qui s’étend à travers le monde, on peut en venir à développer des opinions tranchées sur ce qui est et sur ce qui doit être fait. Dans un monde en crise, personne ne peut faire autrement.

Cela dit, on aurait tort de penser que, à même l’Église Unie du Canada, on soit épargné par ce phénomène. Bien que moins problématiques que celles que j’ai évoquées plus haut, des idées tranchées, des opinions théologiques divergentes émergent aussi à même nos communautés. Pour avoir fait du ministère dans plusieurs paroisses, jamais ce contraste des opinions n’est aussi apparent que lors du jour du Souvenir. C’est LE moment de l’année où on peut sentir une certaine tension se pointer le nez et voir même émerger des désaccords entre les différents groupes qui portent chacun une tradition, c’est-à-dire une théologie différente.

Sans brasser la tempête ni faire un procès ici, on trouve parfois deux perspectives du jour du Souvenir dans l’Église Unie du Canada :

Pour les uns, le jour du Souvenir est avant tout un moment solennel de commémoration des morts. C’est un jour de l’année où, à travers une expression politique et patriotique proprement canadienne, les individus et communautés commémorent les militaires morts au nom de la liberté et de l’unité du Canada. Le jour du Souvenir est donc un moment de rassemblement qui permet de créer de l’adhésion entre les individus d’un même groupe.

Pour d’autres, cependant, le jour du Souvenir laisse place à une dénonciation de ce qui serait incompatible avec la voie de l’Évangile. Pour certaines paroisses, il n’existe aucune expression valable ou acceptable d’une politique nationale dans l’Église et encore moins une théologie qui soutiendrait de près ou de loin l’idée d’une guerre juste. Pour ces autres disciples, le jour du Souvenir constitue l’expression d’une théologie contradictoire aux enseignements de Jésus ainsi qu’à la mission universelle de l’Église.

Cela dit, loin de moi l’idée de partir un débat à Sainte-Claire qui toucherait des enjeux sensibles et qui relèvent de la culture de chacun et chacune qu’il importe de respecter. Néanmoins, à travers l’évocation de ces deux perspectives assez tranchées, j’aimerais simplement ouvrir la porte à une réflexion. Une réflexion, cela dit, que vous avez très bien entamée précédemment lors de l’activité pastorale ainsi que notre échange sur les Écritures.

N’étant finalement qu’un prétexte à la discussion, la divergence d’opinions quant au jour du Souvenir nous impose une question à la fois délicate et absolument essentielle : « Comment devons-nous, comme enfants de la résurrection, vivre notre vie dans le monde d’aujourd’hui ? »

Une bonne partie des gens s’entendrait, je pense, pour dire qu’être disciple de Jésus consiste à actualiser ici et maintenant, à travers notre vie, le Royaume de Dieu. Nous sommes chrétiens et chrétiennes parce que nous témoignons de la Bonne nouvelle et essayons le plus possible de l’incarner dans nos faits et gestes. Toutefois, compte tenu de la réalité de notre monde qui traverse des crises graves, jusqu’à quel point peut-on prétendre à pouvoir être conforme à la voie de l’Évangile ? Je suis pas mal certain qu’on aurait tous et toutes une opinion divergente de comment gérer, par exemple, la crise climatique ou encore les guerres qui s’éternisent !

C’est ce genre de dilemmes là qui, en tant que chrétiens et chrétiennes, nous rappelle toute l’importance de la réflexion. Répondre aux difficultés de notre temps n’est jamais simple et il importe de réfléchir en communauté, c’est-à-dire en dialogue avec l’autre. C’est un peu ce qu’on essaie de faire chaque dimanche à Sainte-Claire où on discute d’un sujet, d’une lecture, dans le respect des tous et toutes, mais aussi dans l’intégrité de ce en quoi nous croyons. Des idées tranchées, nous en portons chacun et chacune… un peu comme Jésus et les sadducéens, d’ailleurs.

Je vous avoue que, en voyant la lecture qui a été choisie par l’Église Unie du Canada en vue du jour du Souvenir, je me suis dit à moi-même :  « C’est quoi le rapport entre cette fête-là et ce passage de Luc ? » Pour une fois que ce n’est pas moi qui me mets les pieds dans les plats en choisissant un texte bizarre ! Cela dit, la nuit porte conseil et l’Esprit se manifeste dans le temps. En réfléchissant bien à mes propres expériences du jour du Souvenir, mais aussi aux contrastes des réactions que j’ai pu observer dans différentes paroisses, je ne peux pas faire autrement que de trouver matière à réflexion dans le texte qu’on vient de lire. Un texte parlant de résurrection, mais qui, lorsqu’on s’attarde à lire entre les lignes, révèle en fait un débat qui oppose le monde actuel et le monde à venir, le réalisme et l’espérance si ce n’est pas dire l’idéalisme.

Sans en faire une caricature, on pourrait peut-être dire que, pour les Saduccéens, la réponse négative à la résurrection tiendrait en fait à une question de réalisme et de culture. Il leur est impossible de penser la résurrection parce qu’elle contrevient logiquement à l’application de la doctrine de Moïse. Si on ne peut pas déterminer à qui appartient une femme dans le monde à venir, c’est que ce monde-là ne peut pas advenir, la Loi consistant en la volonté immuable de Dieu pour son peuple.

Ça peut nous faire réagir de voir à quel point la culture, le statu quo l’emporte sur l’espérance et le renouvellement du monde. On peut se dire : « Mais qu’est-ce qu’ils sont durs, ces sadducéens ! » Toutefois, ce serait oublier que, niveau radicalité, Jésus ne fait pas dans la dentelle non plus. Écoutons de nouveau ce qu’il dit de nous et de la résurrection. Soyons attentifs aux détails.

« Ceux [et celles] qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari. C’est qu’ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges : ils sont enfants de Dieu puisqu’ils sont enfants de la résurrection. »

Alors là, notre Jésus national vient d’ouvrir une boite de Pandore non seulement en qualifiant les disciples d’enfants de la résurrection, mais aussi en disant qu’ils ne prennent ni femme ni mari non pas parce qu’ils seront jugés dignes d’avoir part au monde à venir, mais parce qu’ils et qu’elles ont déjà été jugées dignes d’en faire partie. Certains peuvent dire qu’un temps de verbe est une subtilité, mais, dans ce cas-ci, ça fait toute la différence!

On peut être en désaccord, avoir une lecture différente. C’est normal, on a tous nos opinions et on lit toujours le texte au travers du prisme de notre culture. Toutefois, croyez-le ou non, pour les raisons mêmes que je viens de vous amener, cette citation-là de Jésus a fait couler beaucoup d’encre dans l’histoire du christianisme. Impossible, à nouveau, d’échapper à la question : « Comment devons-nous, comme enfants de la résurrection, vivre notre vie dans le monde d’aujourd’hui ? »

Ça l’air colon sur le coup, mais imaginez-vous que la question même à savoir s’il est encore utile ou non de se marier et d’avoir des enfants est encore sur la table chez certaines communautés de foi. Si vous avez trouvé les quakers un peu intenses dans la vidéo qu’on a écoutée à propos de ce qu’on appelle le « témoigne de paix », vous n’avez rien vu avec les shakers ! Sans faire un cours de religion, les shakers, cousins et cousines des quakers, composent une dénomination qui a quasiment disparu tout simplement parce qu’ils ont pris au sérieux la parole de Jésus qu’on a lu. Ils ont arrêté de se marier et d’avoir des enfants, choisissant le « côté des anges » dans le débat sur la résurrection. On pourrait rire de leur instinct de survie, mais force est d’admettre qu’il a l’avantage de nous questionner. Si, par grâce, l’éternité nous est donnée à vivre ici maintenant comme enfants de la résurrection, comment, alors, devons-nous vivre dans ce monde qui est la nôtre ?

C’est une énorme question, frères et sœurs dans le Christ, qui interroge nos choix de vie comme disciples, mais aussi comme communauté de foi. C’est aussi, je dirais même, un enjeu qui, bien souvent, peut créer des tensions. Faut-il avoir les pieds parmi ce monde ou les pieds parmi les anges ? Peut-on soutenir une théologie nationale sous-entendant volontairement ou involontairement un principe de « guerre juste » au nom de la liberté ou faut-il purger toute expression politique en l’Église au nom de l’Évangile qui serait, selon certains et certaines, apolitique et radicalement pacifiste ?

Bien-aimés dans le Christ, ce sont des questions particulièrement difficiles qui nous obligent à prendre part au monde dans lequel nous vivons. Ces questions-là, de même, nous portent aussi à interroger notre manière de témoigner de la Bonne nouvelle. Puisque nous sommes disciples, nous sommes appelés à nous revêtir de cet impératif paradoxal de la voie de l’Évangile qui est d’incarner le Royaume qui est et viendra.

Vivre une vie de disciple, ce n’est pas simple. On peut se sentir tiraillés, surtout à cette heure où la division, la souffrance et l’inquiétude nous obligent à réagir sur le champ. Alors que nous sentons l’urgence de revoir nos comportements de consommateurs afin de répondre à la crise écologique, modifier nos inclinaisons individuelles pour faire communauté au sens large, il est urgent de réfléchir à notre propre théologie et de prendre position.

Jésus n’a jamais dit que la vie serait facile, mais il nous a confirmé que chacun et chacune d’entre nous est enfant de la résurrection. Ça, c’est la Bonne nouvelle qu’il faut retenir ce soir. En incarnant le Royaume qui est et qui vient, nous sommes en progression continuelle, en marche vers le monde qui vient. Il est donc de notre devoir de continuer à réfléchir, à peaufiner nos opinions non pas dans un esprit d’idéalisme ou d’opposition, mais dans celui du bien commun.

Par sa grâce, Dieu nous renouvelle. Nos opinions changeront à travers le dialogue, la rencontre avec l’autre. Peut-être, alors, qu’un jour nous verrons que le plus important consiste peut-être à vivre dans la paix de l’Évangile… mais aussi la fraternité et la sécurité que nous offre la vie en communautés d’appartenances.

Le Seigneur nous garde alors que nous continuons notre périple, progressant tous et toutes dans cette transition vers le monde nouveau !

Qu’il en soit ainsi selon notre foi.

Amen