Livré aux mains des hommes

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Luc 9, 37-45

De nouveau, comme c’est le cas quasiment tous les dimanches, nous avons écouté ce soir une vidéo plutôt intrigante et qui parlait cette fois-ci de la trahison. « Comme la mort, nous a confié Christèle Albaret dans sa vidéo, la trahison fait partie de ces épreuves inévitables de la vie[1] ». Alors que vous en avez discuté pendant un temps, c’est à moi maintenant de vous livrer le fond de ma pensée. Personnellement, je trouve cette affirmation intéressante quoique je la reformulerais en changeant un seul mot. Je ne crois pas que ce soit la trahison qui soit un passage obligatoire dans la vie, mais bien la déception.

Dans une culture où nous sommes incités à vivre intérieurement et à accorder moins d’importance à ce qu’autrui pense, nous sommes peut-être plus naturellement portés à avoir des idéaux et des projets de vie qui nous orientent de manières significatives. C’est là, je pense, dans cette intériorité, qu’on peut trouver toute la force de notre culture actuelle qui n’est pas tant portée selon moi à l’individualisme qu’au personnalisme, c’est-à-dire une importance accordée à l’individu, son unicité, sa liberté et son intégrité. Dans nos meilleurs jours, nous ne sommes pas tournés vers soi dans un mouvement d’égoïsme, mais plutôt vers la personne elle-même avec tout ce qu’elle est et ce qu’elle porte.

Néanmoins, cet éthos particulier qui touche à la vie spirituelle et à l’identité peut amener en contrepartie un défi particulièrement sensible. Lorsque nous nous ancrons davantage dans une posture d’intériorité où l’intégrité est une valeur de grande importance, j’ai l’intuition qu’il nous est plus difficile de vivre avec la différence de l’autre.

C’est un peu paradoxal comme idée, je l’admets, surtout lorsque notre culture considère volontiers la diversité comme une force ainsi que l’expression du bien-être de soi. Toutefois, cette posture du personnalisme semble aussi concorder aujourd’hui avec des difficultés quant à la prise de parole et la résolution de conflits interpersonnels. Vous le savez autant que moi : nous sommes portés aujourd’hui, culturellement parlant, à être de plus en plus expressifs et catégoriques dans l’expression de nos opinions.

Ultimement, il me semble que ce ne soit pas la trahison en soi qui constitue un fait de la vie, mais la déception qui nous gruge du fait que nous ne savons pas toujours composer avec le refus ou la différence d’autrui. Personne d’entre nous n’est à l’abri de ce défi qui colore nos conflits interpersonnels. Ayant évoqué les blessures du coeur la semaine passée ainsi que l’importance de faire vérité sur soi en ce temps de Carême, il est peut-être temps de faire un pas de plus et de nous poser la question à savoir, comme chrétiens et chrétiennes, « comment vivre avec nos déceptions ? »

Vous savez, s’il y a quelqu’un qui était à la fois très intériorisé et tourné vers la personne, qui a en quelque sorte incarné le personnalisme dont j’ai parlé plus tôt, c’est bien Jésus de Nazareth. Lui qui n’est pas venu pour juger, mais rassembler, a effectué des guérisons et des libérations qui ont inspiré le peuple à célébrer Dieu. Pourtant, nous ne sommes pas sans savoir aussi que Jésus a aussi vécu un certain nombre de déceptions.

Après avoir été transfiguré, après être apparu en pleine gloire aux disciples, voici que Jésus redescend de la montagne. La foule s’assemble autour de lui et voici qu’un père prie Jésus de guérir et délivrer son fils étant donné que les disciples furent incapables de chasser le démon. C’est à ce moment-là que Jésus pète une coche pour des raisons qui restent nébuleuses, et ce, même pour le commentateur de la TOB.

« Génération incrédule et pervertie, jusqu’à quand serai-je auprès de vous et aurai-je à vous supporter ? »

Jésus, comme à son habitude, est le maître incontesté de la surprise. Mais qu’est-ce qui lui prend, encore, à changer d’humeur du tout au tout ?  On pourrait voir, bien sûr, la colère de Jésus comme étant déraisonnable. Néanmoins, si on prend le temps de lire entre les lignes et prendre en compte de ce qui suit, on peut interpréter cette réaction de Jésus comme l’expression d’une déception. Une déception non pas à propos de l’incapacité des disciples à chasser un démon, mais vis-à-vis de l’hypocrisie du peuple.

Ayant délivré l’enfant et après l’avoir remis à son père, voici que la foule est frappée par la grandeur de Dieu et qu’elle s’émerveille des prodiges de Jésus. Qui ne le serait pas devant une telle manifestation de la grâce qui guérit et libère la personne de ses entraves ? Or, voici que Jésus, comme un casseur de party, fait venir ses disciples pour leur faire une drôle de confidence qui le concerne lui, tout comme eux et la foule : malgré tous les signes opérés, malgré les libérations et les guérisons, malgré la transfiguration qui annonce Jésus comme l’accomplissement des attentes, le « Fils de l’homme sera livré aux mains des hommes ».

Jésus n’était pas naïf et savait que son message et les signes créeraient à la fois l’étonnement, mais révéleraient aussi l’inconstances des coeurs. Des coeurs aujourd’hui en joie, mais des coeurs qui, demain, auront son sang sur les mains. Jésus lui-même a vécu des déceptions tout au long de sa vie. Lui aussi, il a porté des rêves, des projets et, ultimement, des attentes qui se heurtèrent à la liberté des autres. Sa colère pourrait être aussi la nôtre à bien des égards lorsque nous sommes confrontés à ce qui nous déçoit chez l’autre.

Néanmoins, il y a quelque chose à saisir ce soir dans le texte de Luc qui nous livre en fait une bonne nouvelle : l’amour de Jésus n’a pas été pour autant abîmé par l’hypocrisie du peuple. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Jésus a continué malgré tout son chemin et sa mission, guérissant et libérant son prochain tout en annonçant des temps nouveaux. Son amour de la personne ne s’est pas laissé corrompre par la déception. Or la déception, elle, ne s’est pas pour autant noyée dans l’amour !

Jésus est resté intègre vis-à-vis de ses sentiments. Il n’a pas caché ses déceptions qui font partie, ultimement, de la vie. L’amour et la déception se sont côtoyés tout au long de son ministère, mais, pour reprendre les termes de Paul que vous connaissez bien sûr, l’amour est resté le plus fort[2].

Cet amour auquel nous invite Jésus n’est pas un sentiment naïf où on fait le tapis et faisons semblant que les trahisons et les déceptions n’existent pas. Au contraire, l’amour est ce fil qui nous relie entre nous malgré nos divergences. Nous pouvons aimer tout en étant déçus. Nous pouvons aimer même en souffrant. Nous pouvons aimer même si nous nous sentons trahis. Nous en aurons un exemple frappant dans quelques semaines, déjà, lorsque Jésus sera arrêté et abandonné par ses disciples. La prophétie se réalisera alors : le Fils de l’homme sera livré aux mains des hommes. Il mourra, mais… l’amour – la vie – aura toujours le dernier mot.

Pour le reste de ce pèlerinage spirituel qu’est le Carême, je nous souhaite d’approfondir nos coeurs,  avec ses confiances et ses déceptions, mais aussi soigner nos relations qui sont tissées au devraient être tissées retissées avec le fil de l’amour. Un amour patient, qui endure, qui espère et qui souhaite le mieux pour soi et son prochain.

Qu’il en soit ainsi selon notre foi.

Amen


[1]      https://www.youtube.com/watch?v=aMgWNq83_ME&list=PLaXVfO2q5s_1fgMJCBux5bGp1vJsrchPn&index=57

[2]      1 Corinthiens 1, 13


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