Lumière du monde

image : Vincent Guth, unsplash

Matthieu 1, 18-25

Emmanuel – Dieu avec nous. Quand on met de côté notre habitude à entendre une telle affirmation en Église, elle peut, tout d’un coup, nous paraître bien étrange.  Emmanuel – Dieu avec nous…

Du moins, c’est peut-être la réaction que certaines personnes peuvent avoir vis-à-vis d’une idée aussi folle que celle d’un Dieu qui se révèle à travers Jésus, un être humain qui n’est pas bien bien différent de vous et moi. Pas facile… Non, ce n’est pas facile, par expérience je vous le dis, de recevoir l’idée que Dieu puisse s’incarner parmi nous.

Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette difficile réception de l’incarnation. Celle que j’aimerais vous présenter ce soir concerne en fait l’état de notre monde ainsi que la perception que nous avons de lui. Tel que je le mentionnai dimanche passé, il peut être parfois difficile pour certains ou certaines d’entre nous d’adhérer facilement à l’Esprit des fêtes du fait des épreuves que nous traversons tant individuellement que collectivement. Comment célébrer – comment recevoir, même – la naissance du sauveur alors que nous pouvons avoir l’impression que tout va de pire en mal?

« Seigneur, arrive au plus sacrant que ça finisse! » Ça, c’est quelque chose que nous pouvons entendre et même dire nous-mêmes parfois. Pourtant, ce que nous disons moins souvent, c’est à quel point un tel pessimisme à l’encontre de notre monde – et qui peut être légitime – influence notre théologie et, plus précisément, notre réception de l’incarnation. Nos perceptions du monde influencent notre compréhension de l’œuvre de Dieu. En effet, si nous percevons notre monde comme mauvais, que nous le considérons comme condamné à la déchéance totale, j’ai cette impression-là qu’il est alors de plus en plus difficile de croire que Dieu puisse choisir d’y habiter, lui qui, dans une perspective classique, serait tout-puissant et donc parfait.

Comment croire, comment s’imaginer que Dieu puisse être à la fois le créateur de ce monde déchu, mais aussi qu’il puisse y marcher, y vivre comme nous? Quand on y pense sur le coup, on peut bien s’imaginer pourquoi, selon une certaine théologie, la perfection de Dieu ne saurait être compatible avec la création d’un monde pécheur. Par conséquent, il peut paraître impensable que Dieu puisse nous rejoindre et s’incarner à même la déchéance.

Croyez-le ou non, séparer Dieu de ce monde jugé mauvais a souvent été une tentation qui guetta l’Église et dont nous pouvons encore retrouver la trace ici et là à travers certaines affirmations théologiques. Pour vous donner un exemple qu’on retrouve davantage du côté américain, il semblerait pour certains et certaines que l’accomplissement du règne de Dieu contienne cette étape essentielle qu’on appelle « l’enlèvement » ou, en anglais, « the rapture[1] ». Les élues, ceux et celles déclarés justes, seraient alors enlevés de la terre pour parvenir au monde divin, celui actuel étant alors destiné aux flammes de par sa nature pécheresse.

Une telle sévérité peut nous rendre enclin, et oui, à séparer Dieu de ce monde. Il importe de mettre en lumière cette tentation plus répandue qu’on pourrait ne le croire de prime abord, car en empruntant ce chemin de polarisation, nous risquons de faire du Règne de Dieu une réalité différente de sa propre Création et, par conséquent, rendre difficilement pensable l’idée même d’incarnation.

Il est vrai que l’incarnation est une idée théologique qu’on devrait toujours nuancer. Le mystère de l’identité de Jésus, comme j’aime bien le dire, n’est jamais pleinement résolu. Pourtant – et je dois me le rappeler à moi-même, je m’en confesse – les origines de Jésus, pour reprendre les termes de l’évangéliste, résistent en fait au jugement qui peut être porté vis-à-vis du monde.

Voyez-vous, à même ce temps de l’Avent où nous faisons expérience de la division, il nous est donné de goûter quand même à l’amour du Seigneur qui accomplit son œuvre malgré tout. Par son propre désir, par amour pour son peuple, il choisit de prendre chair dans le ventre d’une femme pauvre et jusque-là sans histoire. Une femme sera d’ailleurs soupçonnée d’être adultère et donc indigne, selon les hommes et les puissants, de la Voie du Seigneur.

Emmanuel – Dieu avec nous. Ô combien, à la lumière de l’histoire de la famille de Jésus, cette affirmation est subversive! Elle bouscule nos préjugés envers Dieu et envers le monde. À même nos doutes et nos peines, le Seigneur a bel et bien choisi de devenir l’un des nôtres par l’entremise de son Fils qui, dans les mots de Jean l’évangéliste, est la lumière de ce monde. Une lumière venant éclairer nos ténèbres non pas dans la violence, mais à travers la suggestion, la douceur et la paix.

Une lampe – vous vous rappelez peut-être de ce logion, cette parole de Jésus – ne sert pas à être placée sous un boisseau, mais sur son support afin qu’elle illumine toute la maison[2]. Telle est la mission du Christ dans le monde.

Vous savez, c’est sans aucun doute que l’incarnation constitue un jalon important dans l’accomplissement de la révélation du Seigneur à même sa Création. Elle est le cœur même de l’histoire que nous commémorons chaque année, chaque Noël. Pour les disciples que nous sommes, Noël ne sert pas à raconter une histoire d’enfants, mais à célébrer avec joie un jalon de l’histoire sainte, notre histoire dans laquelle Dieu a choisi d’épouser notre condition.

Cette raison d’être dans la joie de Noël infirme le jugement qui peut être adressé envers ce monde. De par l’incarnation, par la Parole faite chair qui jette un regard nouveau sur notre environnement, il nous est désormais possible de constater la Présence du Seigneur tout autour de nous et non pas simplement la saisir dans le ciel de nos abstractions. Tout ce qui est, pour reprendre l’idée directrice du projet Théovrak que je vous ai présenté au début du culte, constitue une occasion propice de réflexion théologique. Une réflexion où l’étonnement côtoie la joie d’être aimés du Seigneur qui vit en nous et parmi nous.

Frères et sœurs, vous tous et toutes qui avez reçu en héritage cette lumière d’espérance pour le monde, le récit de la nativité et de l’incarnation modifie grandement notre rapport au monde et notre perception du Seigneur. Dieu se révèle dans ce monde fracturé et il y œuvre à travers Jésus, à travers vous, signifiant que, au même instant, ce monde est – autant que vous – digne d’être aimé, soutenu et protégé.

En Jésus, le Seigneur a choisi d’être l’un et l’une des nôtres. Dans nos joies et nos peines, dans nos succès et nos échecs, notre pauvreté et notre richesse, il nous a rejoints pour toujours. Dieu nous fortifie et nous rend témoins de sa lumière guidant le monde par amour, par solidarité envers l’ensemble de la Création.

Qu’il en soit ainsi selon notre foi.

Amen


[1]    https://en.wikipedia.org/wiki/Rapture

[2]    Matthieu 5, 15