Noël, la nuit des paradoxes

image : drehkopp, Pixabay

Luc 2, 1-20

Je ne sais pas pour vous, mais, Noël, c’est le moment de l’année où s’accumulent les paradoxes. Lorsque les journées sont courtes, il semble que nous sommes enclins à veiller plus longuement qu’à l’habitude. Quand les jours sont sombres et que les trottoirs se recouvrent de boue, voilà que nous suspendons à notre maison des lumières éclatantes et aux couleurs contrastées comme s’il y avait, fondamentalement, raison de célébrer la noirceur. Plus fort encore comme paradoxe serait celui des récits de la nativité qui, pourtant lumineux et enchanteurs, font désormais partie des textes bibliques qui génèrent aujourd’hui le plus de scepticisme.

Pour s’en faire une idée, il n’est pas impertinent de mentionner que la jeune génération de Québécois et de Québécoises semble préférer de loin les livres bibliques décapants, sombres et qu’on ne lit que rarement lors des cultes dominicaux. Je n’aurais qu’à nommer le Livre de l’Ecclésiaste qui est aujourd’hui si bien reçu qu’il devint même une œuvre célébrée dans les milieux universitaires. Ceux et celles qui connaissent ce texte se souviennent probablement des affirmations décapantes du sage pour qui la vie ne serait que fumée se dissipant dans un monde vain qui ne répéterait au final que les mêmes erreurs génération après génération. Voilà un autre paradoxe : celui d’un livre biblique qu’on évitait de lire en chaire de peur de déprimer les disciples, mais qui aujourd’hui s’impose comme un incontournable comparé aux récits de la nativité qui perdirent de leur attrait.

Se pourrait-il que certains et certaines de nous aient troqué l’enchantement pour le pessimisme?

Ce regard quelque peu sévère sur les récits de la nativité s’explique peut-être aussi par ce qu’on pourrait appeler l’intoxication des lecteurs et lectrices aux crèches vivantes, les fameux Christmas pageants lors desquels les récits risquent parfois d’être réduits à l’état de contes d’enfants. Hélas, cette inclinaison de longue date peut nous faire oublier à quel point les récits de la naissance de Jésus sont aussi décapants que certains textes bibliques revenus à la mode. Pour s’en faire une idée, il importe de revenir aux lectures précédentes et d’explorer certains aspects du récit de la nativité chez Luc.

Durant les deux dernières semaines, nous avons étudié la réception et les espérances de Joseph et Marie quant à la naissance de Jésus. Nous avons vu à quel point, à travers un songe et un cantique, les deux parents considéraient cette naissance comme extraordinaire. Et oui, le Messie tant attendu par Israël allait naître. Ce n’est pas rien, ça! Un messie fort qui, pour reprendre le Magnificat de Marie, renverserait le pouvoir en place. La naissance de Jésus est, pourtant, tout sauf extraordinaire!

Entre vous et moi, Marie et Joseph ont dû déchanter en voyant le manque d’hospitalité des gens à leur encontre les obligeant par conséquent à occuper une étable. Si ce n’était pas déjà assez, voilà que font leurs apparitions des bergers qui, à l’époque, constituaient un groupe mal vu.  Qu’est-ce que j’aurais aimé être un petit âne pour voir la tronche de Marie voyant ces gens qui n’étaient pas invités et qui, de par leur réputation de mercenaires, ne faisaient qu’au final qu’empirer cette situation déjà paradoxale.

Un messie né dans une crèche…

Entouré de gens de mauvaises réputations…

Alité dans une vulgaire mangeoire de bétail…

Tout ça ne fait aucun sens! Une telle naissance n’est pas appropriée pour un messie, pour le Christ-Roi, maître de l’Univers comme certains chrétiens et puissants se plairont à l’appeler plus tard.

Frères et sœurs, vous qui êtes venus assister à la naissance de Jésus, ne constatez-vous pas vous aussi à quel point ce paradoxal récit s’avère décapant?

Dieu, en voulant nous rejoindre, n’a pas choisi un palais de rois ou le temple de Salomon comme lieu de naissance. Il n’a pas choisi non plus des invités prestigieux, mais des gens qui, selon les mœurs de l’époque, consistaient en de mauvaises fréquentations! Oui, il est difficile de se représenter qu’un roi puisse naître dans un tel désordre. Du moins, c’est ce qu’on pourrait se dire si ce n’était pas de ce paradoxe, ce contraste permettant une correspondance avec d’autres récits.

Étant moi-même passionné des textes les plus sombres de la Bible, j’affirme qu’il nous est possible de trouver aujourd’hui dans la nativité la subversion que nous avons peut-être besoin d’entendre pour mieux intégrer la naissance de Jésus. À la suite de nombre de textes, le Seigneur met du désordre dans l’ordre trop humain à travers la naissance d’un messie sans tapis rouge, décapant les préconçus du peuple.

Voyez-vous, la naissance de Jésus le Christ est un paradoxe en cela que le Seigneur a choisi de nous rejoindre et d’être solidaire de toutes nos douleurs. Dans la nuit sombre et la boue dans lesquelles s’enfonce l’humanité, il s’est fait lumière du monde. Jésus est, pour le dire autrement, ce coup de théâtre inattendu venant consoler le récit de nos peines.

Bien entendu, la naissance de Jésus ne fait pas disparaître notre douleur. Elle n’a pas changé, fondamentalement, le désordre de nos vies. Pourtant, cette même naissance a élevé une lumière d’espérance à même notre désespérance. Joie-douleur, lumière-ténèbre, Noël-décembre… Tous ces éléments évoquent des contrastes, certes, mais ce sont justement ces mêmes contrastes qui nous incitent à cultiver notre espérance en le Seigneur qui est venu, de manière définitive, nous rejoindre. Noël, en sommes, est ce moment de tous les paradoxes, preuve en est que Dieu vit parmi nous, lumière parmi nos zones d’ombre, joie dans nos tristesses, espérance au milieu de nos fatalismes.

Grâce lui soit rendue!

Amen