Pour la suite de l’histoire

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Luc 9, 28B-36

« Oubliez le passé, surtout quand il vous fait souffrir… »  Ah ! s’il se trouve une recette miracle que j’ai entendue à double tour durant toute ma vie, c’est bien celle-là. Placardée à plusieurs coins de rue et brochée aux livres de spiritualité populaire, on serait peut-être tentée de trouver un peu de sens dans cette invitation à l’oubli du passé. Toutefois, les croyants que nous sommes peuvent avoir quelques réserves vis-à-vis de l’idée pour toutes sortes de raisons !

Pour ma part, ma toute première réaction serait de me questionner à savoir pourquoi cette maxime de « Pierre, Jean, Jacques » revient si souvent dans les discours liés au bien-être. J’y verrais deux explications possibles à ce désir de mettre une croix sur notre passé, deux explications qui ne sont pas étrangères d’ailleurs au peuple de Dieu qui a eu ses hauts et ses bas.

Dans un monde où nous sommes continuellement sous pression pour être des ouvriers ou des étudiants efficaces, on pourrait, d’un côté, cultiver une certaine haine de soi-même et de notre vie. Ne pouvant tolérer d’être à contre-courant des facultés exigées par notre culture de performance, il en manquerait peu d’être tenté de nous recréer afin de nous conformer. Vaudrait mieux faire table rase de ce que nous sommes et ce que nous avons été pour vivre en paix et dans le moule. On ne s’en rend pas compte, mais de plus en plus de gens sont attirés par ce que j’appelle la « double vie » où ils s’imaginent être performants et tout puissants. De l’autre côté, nous pouvons réagir à cette exigence de la performance d’une manière à s’en détacher complètement, quitte à mettre une croix sur ce qui nous a définis. Comme les enfants qui se promettent de ne jamais ressembler à leurs parents, on peut être tenté de se « donner naissance à soi-même » dans une perspective d’opposition. Des autres, on n’en aurait pas besoin ; il n’y a que moi et ce que je pense qui comptent.

Dans ces deux cas-là qui naissent d’une expérience d’aliénation, une relation est rompue avec le passé et les déterminants qui font de sorte que nous sommes tel qu’on est. Faire table rase est, à mon avis, la plus grande tentation qui soit. Nous autodéterminer consiste à ne plus reconnaître la valeur de l’autre ou de notre propre histoire. Ça peut faire réagir sur le coup, j’en conviens. « Es-tu en train de nous dire, pourriez-vous me demander, que c’est mal de décider de notre vie ? » Non, pas du tout. Il y a une nuance à saisir entre l’autodétermination et la découverte de soi qui implique, elle, une recherche de sens et une introspection qui passe par la relation.

À la différence de cette quête de sens où nous découvrons qui nous sommes à travers les autres et l’histoire de notre collectivité et individualité, l’autodétermination implique de se revêtir de ce que nous désirons être et non pas nécessairement ce que nous sommes réellement. C’est une longue digression que je viens de faire, j’en conviens, mais il me semble que cet enjeu de l’identité est particulièrement pertinent dans le passage biblique qu’on a abordé tous ensemble.

Montant la montagne pour prier, c’est-à-dire se mettre en relation avec le divin, Jésus semble changer d’apparence sous le regard étonné des disciples. Sous leurs yeux, notre maître, notre Seigneur, s’entretient avec les deux figures les plus importantes du Premier testament pour discuter de qui il est et dans quelle direction il s’en va. Élu par Dieu comme fils, Jésus terminera son ministère à Jérusalem. Après avoir été baptisé de la main de Jean le Baptiste, après avoir prêché au peuple pendant près de trois ans, Jésus s’en va peu à peu vers son lieu d’exécution et de résurrection.

Vous l’avez peut-être remarqué, mais la relation aux autres, au passé et à Dieu est au centre de la transfiguration de Jésus où ce dernier se dévoile tel qu’il est. Je trouve particulièrement inspirante cette idée pourtant très classique selon laquelle la Transfiguration de Jésus révèle non pas sa royauté et son pouvoir, mais son identité. Savoir qui je suis – qui est Jésus – est une question dont la réponse est intimement liée au « je » en relation avec son passé et ceux et celles qui l’ont précédé.

Tout ça peut paraître déroutant, mais il n’y a rien de plus classique que cette interprétation qui met de l’avant la présence significative de Moïse et Élie auprès de Jésus, deux figures majeures du Premier testament, cela dit, qui étaient déjà disparues depuis bien longtemps. Ces apparitions ont bien lieu de nous questionner, mais, dans le contexte du judaïsme dans lequel Jésus se situe, elles ne sont pas très étonnantes. Moïse, comme le savez, est celui qui a non seulement conduit le peuple hors de l’esclavage et instituer la Pâque juive, mais il est aussi celui qui a permis au peuple de recevoir la loi. Il a été, quelque part, le tout premier guide d’Israël comme peuple. Toute sa vie a été marqué par la question de l’identité, autant la sienne que celle du peuple qui se distinguait des autres par le don de la loi. D’ailleurs, chose très étonnante : nul ne connaît l’emplacement de la tombe de Moïse dont le corps a disparu et qui, selon certains textes, a été emporté par des anges.

Pour ce qui en est d’Élie, il fait partie des « grands prophètes » du Premier testament. Il est probablement la figure la plus importante de ce qu’on appelle le « courant prophétique », une période importante du passé d’Israël et qui fait suite à celui de Moïse. Contrairement à Moïse, la question de l’identité a peut-être été peu explicite dans son ministère, mais il a eu lui aussi une vie composée de haut et de bas. Comme son ancêtre, Élie a dû se remettre en question plusieurs fois et compter sur le secours et les promesses de Dieu. Nul ne connaît, d’ailleurs un peu à la manière de Moïse, l’emplacement de son corps. Selon le Livre des rois, Élie serait monté aux Cieux dans un chariot de feu.

Il ne reste aucune trace tangible de ces deux figures bibliques passées qui, à leur manière et selon leurs défis, on cheminé dans la question de leur identité et de leur rapport à Dieu. Toutefois, du fait de leur destin mystérieux, rien n’indique pour autant que leur passage n’a plus d’influence dans le monde des vivants. Dans une sorte d’ambiguïté où les morts côtoient encore les vivants, le passé d’Israël se manifeste à Jésus et aux disciples. Ce qu’ils sont – ce que nous sommes aujourd’hui est lié malgré nous à ce qui nous précède.

C’est important de nous rappeler les événements du passé pour comprendre cet aspect de la Transfiguration de Jésus où ce dernier s’inscrit dans la suite de l’histoire sainte. Jésus, aux yeux des chrétiens, est un homme qui a synthétisé, révélé la grâce de Dieu et accomplit les promesses. Pour s’en faire une idée, il n’est pas anodin que les disciples, surpris et à moitié endormis, entendirent la voix de Dieu leur affirmer que Jésus est son fils et son élu. Pierre, Jean et Jacques témoignent d’un événement étant, en fait, arrivé un nombre incalculable de fois au cours de l’histoire sainte.

Autant Moïse que Élie ont été appelés par Dieu, le second ayant existé parce que le premier répondit à l’appel et ainsi de suite. Jésus se situe dans la même logique, s’inscrivant avec ceux et celles qui l’ont précédé dans l’histoire sainte comme libérateurs ou prophètes. Faire une croix sur Moïse ou Élie reviendrait à rompre le lien qui donne sens à l’identité de Jésus et dont la Transfiguration et la vie témoignent d’une unification entre ce qui est ancien et nouveau.

Pour en revenir à nos moutons, la Transfiguration nous concerne tout particulièrement. On pourrait être tenté de croire que le passé serait mort ou qu’il devrait être oublié pour toutes sortes de raisons qui peuvent être tout à fait légitimes. Néanmoins, cet événement de la Transfiguration nous rappelle que, pour l’instant de notre vie sur Terre, nous faisons tous et toutes partie de l’histoire sainte avec ses hauts et ses bas. Si Jésus en est la suite, nous le sommes tout autant. Cette personne élue de Dieu, ce fils, cette fille, est aussi maintenant chacun et chacune de nous.

Par notre ministère comme parents, pasteurs, artistes, étudiants, chercheurs et superviseurs… nous avons hérité de Moïse, Élie et de Jésus. Nous sommes responsables de la suite de l’histoire du peuple. Nous sommes, tout comme Jésus, des lanternes qui existent pour éclairer et révéler la vérité. Vous et moi – tout comme Jésus – sommes en bonne partie le résultat de choix et des différents aléas de la vie. Nous avons été composés avec le tissu du passé et celui de notre actualité et continuons, comme une courtepointe, à nous développer. Nous développer non pas en vase clos, recroquevillés sur nous-mêmes pour mieux nous autodéterminer, mais plutôt en relation avec notre prochain et notre histoire pour mieux découvrir qui nous sommes.

Notre identité ne dépend pas seulement de nous-mêmes. Je ne serais pas là si mes parents n’avaient pas fait des choix qui m’ont conçu. Sainte-Claire n’existerait pas non plus si Stéphane Vermette n’avait pas soumis son projet au Conseil régional il y a bientôt cinq ans. Le passé n’est pas à oublier ni à glorifier, mais à respecter dans la mesure où nous sommes issus de lui et que nous pouvons mieux nous définir à partir de lui. Nous avons hérité de notre identité par ceux et celles qui nous ont précédés et de Dieu dont nous sommes les fils et les filles choisis et aimés.

Dans ce cas, il me semble que ce soit dans cette harmonie, cette intégrité vis-à-vis de ce qui nous détermine et ce qui nous est propre comme individu qu’on peut nous aussi faire expérience d’une Transfiguration. En accueillant le passé, bon comme mauvais, nous pourrons nous accueillir et nous révéler tels que nous sommes et tout comme Dieu nous aime.

Frères et sœurs, nous sommes tous et toutes des merveilles qui grandissent, bien sûr, dans leur propre unicité. Toutefois, cela ne devrait pas pour autant nous inciter à rompre avec ce qui nous précède, et ce, même si le passé nous fait mal ou qu’il nous embarrasse.

Alors que nous nous préparons au carême, peut-être serait-il opportun de réfléchir à notre identité comme individus et comme collectivité. Demandons à Dieu de nous aider à faire la paix avec ce qui nous précède afin d’être, comme notre maître, transfiguré et dans la vérité de ce que nous sommes.

Dieu nous fait miséricorde. De sa grâce, il allume notre feu intérieur pour que nous soyons des lanternes éclairant la nuit de notre prochain qui pourra, à son tour, se découvrir lui-même tel qu’il est et tel qu’il est aimé.

Qu’il en soit ainsi selon notre foi.

Amen


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