Prendre sa part de souffrance
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2 Timothée 2, 1-10
Cette semaine, dès mon retour de vacances, j’ai découvert un reportage plutôt intéressant sur Radio-Canada[1] et qui a pour sujet quelque chose d’actualité et qui touche plusieurs personnes: l’insécurité alimentaire.
Saviez-vous que, désormais, plus d’un quart des Canadiens et Canadiennes sont dans une situation ne leur permettant pas d’avoir accès à une diète équilibrée ? Quoiqu’on peut être surpris ou pas de la nouvelle, toujours en est-il que l’insécurité alimentaire fait désormais partie de notre quotidien.
Nous conviendrons qu’il est inadmissible que quiconque puisse se retrouver dans une telle situation dans un pays aussi riche que le nôtre et qui pourrait très bien offrir tous les soins de base nécessaires à ses citoyens. Néanmoins, l’article de Radio-Canada nous apprend aussi que, paradoxalement, cette situation pour le moins dramatique a pour aussi effet de rapprocher les gens si ce n’est pas pour dire de créer des espaces d’échanges entre eux.
L’auteur souligne entre autres l’émergence de discussions sur les réseaux sociaux dans lesquels les internautes classent avec ironie ce qu’ils appellent les « meilleurs repas de misère ». Sur un ton humoristique, on en vient à créer des sortes de palmarès, comparant le traditionnel Kraft Diner à l’increvable Hamburger Helper qui a vu ses ventes bondir de 14.5% au cours de la dernière année.
Outre le côté humoristique de ces productions-là, nous pouvons néanmoins trouver en elles une prise de parole que l’insécurité alimentaire ne saurait limiter. L’indigence affecte tous les aspects de la vie à l’exception, semble-t-il dans ce cas-ci, de la parole de ceux et celles qui la vivent; elle s’apparenterait à une prison construite à partir des vices d’une société donnée. Quand bien même notre société est obstinée dans ses choix, elle ne peut plus feindre d’être sourde aux témoignages de ses propres prisonniers.
Parlant de « prison », de « parole » et de « société »… Plus j’y pense, plus j’en viens à croire qu’il nous est possible de voir dans ces réalités actuelles un certain écho aux épîtres pastorales que Paul écrit, semble-t-il, en prison.
Contextuellement parlant, c’est au crépuscule de sa vie, c’est-à-dire tout juste avant son exécution, que celui qu’on appelle « l’apôtre des gentils » écrit sa toute dernière lettre à Timothée, fidèle ami et serviteur. Paul ne cache pas sa situation dramatique ni l’injustice qu’on lui fait subir. Très bientôt, il sera exécuté par le pouvoir en place. Et pourtant ! À même l’indigence qu’on lui impose, les paroles de Paul à Timothée évoquent une certaine espérance.
« [Timothée, écrit Paul,] c’est pour cette bonne nouvelle que je souffre et que je suis même enchaîné comme un malfaiteur. Or, la parole de Dieu n’est pas enchaînée ! »
La Parole de Dieu n’est pas enchaînée… Malgré l’emprisonnement qu’on lui fait subir et qui se terminera par l’injustice d’une exécution, Paul rappelle à Timothée que la grâce du Seigneur agit à travers la vie de ses disciples qui prennent la parole.
On le comprendra peut-être : cette ultime épître pastorale a pour objectif d’encourager Timothée à persévérer dans ce que Paul appellera parfois le « bon combat ». Un combat, cela dit, qui s’exerce. Selon Paul, à l’aide d’une discipline comparable à celle du soldat. Voilà une idée étonnante. Nous savons tous et toutes que la vie militaire est une vie dure et de servitude où la liberté est profondément restreinte. Néanmoins, au même instant, elle a peut-être pour vertu, si on peut dire, de soutenir un dessin plus grand que soi et qui se révèle par l’entremise d’un chef ou d’un ensemble de leaders. On peut l’entendre au plan politique comme une obéissance à un État, pour le meilleur ou pour le pire. Néanmoins, dans le cas des disciples de Jésus, cette discipline du soldat s’exprime, paradoxalement, non seulement par une prise de parole, mais porte aussi en elle une visée libératrice.
Servir le Seigneur est difficile. C’est un ouvrage qui n’est pas toujours bien reçu dans notre société tantôt bien intentionnée, tantôt obstinée à l’esprit du monde. Il arrive qu’on nous impose une part de souffrance qui nous emprisonne dans le manque, la faim et la soif corporelles, mais aussi spirituelles. Entre la condition du disciple et du pauvre, il n’y a qu’un pas à franchir. Or, cette part de souffrance peut aussi coïncider avec un élan de confiance et d’espérance.
Pour reprendre à la fois l’invitation de Paul, mais aussi toutes ces publications autour de l’insécurité alimentaire, il est évident que nos rencontres fraternelles, nos correspondances, nos productions visuelles constituent en quelque sorte des vases communicants qui transmettent notre espérance, mais aussi notre soif de justice. En Église, comme sur le perron d’une maison ou sur les réseaux sociaux, nos prises de paroles changent non seulement le mal de place, mais créer aussi, ultimement, des liens qui font la différence dans nos vies et l’avenir du monde.
Voyez-vous, autant le culte que les petites correspondances humoristiques sur un coin de Facebook permettent aux individus de s’engager. Pas question ici d’embellir la « prison », mais d’y faire face avec espérance et fraternité. Prendre la parole, c’est avant tout réclamer sa liberté et manifester sa dignité comme enfants de Dieu. Nous pouvons bien le voir à travers l’insécurité alimentaire qui nous guette tous et toutes et qui, paradoxalement, créer de la communion entre les individus.
Frères et sœurs dans le Christ, face aux épreuves, l’Esprit saint fait de sorte que se mobilisent des disciples dont la prise de parole pourra apporter réconfort et espérance dans un monde enchaîné. En cela, autant Timothée que nous tous et toutes sommes encouragés à faire confiance à la puissance de la Parole sur laquelle les chaînes de l’indigence n’ont aucun pouvoir.
Dieu nous garde; il nous rassemble en une communauté de disciples, mais aussi d’êtres vivants qui œuvrent avec confiance et espérance en la victoire de la lumière sur les ténèbres, la liberté sur la prison. Malgré nos emprisonnements, puissions-nous communier de toutes les manières possibles avec le peuple et Dieu, que ce soit par l’offrande de notre temps, de notre parole, mais aussi du pain qui réconforte.
Qu’il en soit ainsi selon notre foi.
Amen
[1]https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2196102/insecurite-alimentaire-canada-repas-misere