Renaître dans le feu de l’Esprit

image : Konevi de Pixabay

Genèse 11, 27-32 \ Genèse 12, 1-4

Vous savez, faire des choix significatifs et déchirants est une réalité de la vie. Le temps se charge de nous envoyer des signes qui nous poussent dans nos derniers retranchements. Parfois, même, c’est un appel qui émerge en dedans de nous et qui nous met en mouvement. 

Voyez-vous, il nous arrive à tous et toutes un jour de quitter des habitudes et des lieux familiers pour répondre à un appel censé nous mener quelque part de plus ou moins connu. Les exemples sont légion : quitter pour la première fois ses parents, choisir un domaine d’étude, se marier, entamer une réorientation professionnelle au début de la quarantaine…  Moi aussi j’ai passé par là il y a quelques années lorsque je répondis à cet appel pour devenir pasteur. J’ai quitté Québec pour me retrouver à Montréal, une Babylone que je ne connaissais pas pantoute. C’est la même chose pour notre sœur, Darla, qui a terminé son ministère à l’Église Unie Saint-Pierre l’année passée et qui œuvre maintenant à MCM avec les personnes migrantes.

Tout le monde a « migré » d’une manière ou d’une autre au cours de sa vie, bien que certaines personnes parmi nous ont littéralement quitté un pays et une famille. Bien que je n’ai pas vécu cette réalité, j’ose croire que, immigrer en terre étrangère, c’est d’abord prendre une décision difficile, mais parfois nécessaire.  Chercher une vie meilleure, être en quête d’un lieu nous permettant de nous accomplir… voilà quelque chose de très biblique, vous savez!

Un des premiers exemples qui est nous présenté dans les Écritures consiste en celui d’Abram, un homme remarquable dans sa foi, mais qui est blessé et fragile.  Dans le Livre de la Genèse, les auteurs accordent plusieurs chapitres à la vie d’Abram. C’est une personne qui, comme plusieurs autres aujourd’hui, a été appelée à tout quitter. Guidé par une foi ainsi qu’une espérance à toute épreuve, ce patriarche-là s’est accroché aux promesses du Seigneur.

« Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai, lui dit le Seigneur. Je rendrai grand ton nom. Sois en bénédiction […] En toi seront bénies toutes les familles de la terre. »

Ce n’est pas un hasard si Abram est considéré, autant dans le judaïsme que le christianisme, comme le père de tous les croyants.  Il est une figure incontournable pour connaître nos origines et les fondements de notre foi commune.  Cela dit, on serait peut-être porté à croire qu’un personnage aussi important aurait une ascendance tout aussi impressionnante. Que nenni! Les auteurs bibliques nous livrent en fait le récit de sa généalogie plutôt… problématique.

À la Parole sur le pouce de cette semaine, quelques-uns de vos frères et sœurs soulevèrent avec raison à quel point la généalogie d’Abram semble contenir des détails plutôt inquiétants.

La première des choses qu’on peut remarquer, c’est à quel point le monde semble tourner autour de Térah qui prend toute la place dans le récit. Ses trois fils, Abram, Harân et Hanor restent quasiment sans histoire. Pour s’en faire une idée, je vous rappelle qu’Abram a juste 75 petites années quand il se décide enfin à avoir une vie. On dirait un éternel tanguy vivant à la merci de son père qui a l’air de régenter non seulement sa famille, mais aussi la vie de tout le monde. Térah fait la loi et gare à ceux et celles qui ne font pas son affaire!

L’exégèse moderne, inspirée de plusieurs autres disciplines dont la psychologie, souligne entre autres cet aspect de la personnalité de Térah en s’appuyant sur le verset mentionnant comment Harân, le frère d’Abram, « meurt devant son père ». Évidemment, ce n’est pas normal qu’un enfant meure avant ses parents, mais ce n’est pas normal non plus de mourir « devant » son père! C’est une drôle d’expression qui, connaissant la Bible qui aime jouer avec les mots, donne l’impression d’une exécution publique et ordonnée par le pouvoir en place.  Se pourrait-il qu’il y ait un lien à faire entre la mort de Harân et le pouvoir quasiment absolu qu’exerce Térah sur sa propre famille?

On peut se demander avec raison comment il est possible de s’accomplir comme individu dans un milieu comme celui-là. Régentés par leur père, les enfants semblent avoir de la difficulté à se développer et à être considérés comme autre chose que des possessions. Ils sont en âge d’être des adultes autonomes, mais ils ne le sont pas encore.

Encore là, si ce n’était la seule chose qu’on pourrait remarquer, on serait bien content! Mais non, les auteurs ajoutent une couche de sel sur la plaie en nous mentionnant que la famille d’Abram a aussi un petit quelque chose pour les « relations » consanguines. Non seulement Milka, la fille de Harân, est donné en mariage à Hanor qui est son oncle, mais quelques pages plus loin, Loth, pour assurer sa descendance, couche avec ses propres filles.  Alors là, c’est un gros red flag pour nous dire que, littéralement, tout reste dans la famille. C’est un cercle fermé avec, au milieu, un père narcissique.

La généalogie d’Abram est donc un bien triste récit qui devrait nous rappeler que la violence existe dans plusieurs milieux et que personne ne peut se développer pleinement dans de telles conditions. La violence isole, elle referme les familles sur elles-mêmes. Les individus se replient ou, hélas, répètent sans cesse les mêmes erreurs.

Pourtant, il y a une bonne nouvelle dans ce récit. Il arrive, en effet, que les victimes – par l’intervention miraculeuse de la grâce – se sentent appelées à quitter leur lieu d’origine en quête d’une vie nouvelle. Un miracle, oui, celui de Dieu qui appelle le disciple du fond des abîmes pour mieux le réorienter vers des chemins de vie.

Le Seigneur dit à Abram : « Va-t’en de ton pays, du lieu de tes origines et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai. Je rendrai grand ton nom. Sois en bénédiction. »

Ne trouvez-vous pas, vous aussi, merveilleux de voir comment notre histoire spirituelle à travers Abram débute par une invitation à mettre un frein au cycle de la violence et à s’ouvrir sur le tout autre? Par expérience, il arrive bien souvent que l’appel du Seigneur corresponde à une invitation à la libération ou, du moins, à un tremplin. Celui et celle qui répondent à l’appel de Dieu voient l’horizon de leur vie s’agrandir afin de devenir qui ils sont vraiment. Par Dieu et en Dieu, nous nous accomplissons tout comme Abram se relève et s’accomplit à travers les promesses du Seigneur. Ce récit évoque notre condition humaine ainsi que les choix déchirants que nous avons faits un jour.

Dans le même ordre, il n’est pas inintéressant de soulever aussi la parenté entre le récit d’Abram, la condition migrante et la fin du ministère de Jésus.  En ce Carême qui se poursuit, nous méditons, veillons et prions sur les promesses du Seigneur qui est un Dieu de vie et non pas de mort. Jésus sait qu’il va pâtir sous la violence de tous les Térah de ce monde qui pensent que la Terre tourne autour d’eux. Pourtant, comme Abram et nombre de réfugiés, Jésus s’accroche aux promesses du Seigneur qui stipulent que la vie est bien plus forte que la mort quoiqu’en disent les apparences.

Non. Nos épreuves, nos origines, nos douleurs ne peuvent pas avoir le dernier mot avec le Seigneur. Celui-ci nous tire hors du tombeau pour mieux nous mettre debout, en marche vers la vie et notre accomplissement.

Frères et sœurs dans le Christ, le Seigneur est un Dieu libérateur. Sa Parole, elle, nous appelle en vue de notre accomplissement comme disciple et comme peuple. Tout comme Abram et Jésus, nous traversons des épreuves, des deuils, des transitions pour le moins difficiles. Or, Dieu est là, en nous et parmi nous, faisant du neuf en toutes choses!

Il suffit alors de nous laisser porter et travailler par l’oeuvre de son Esprit. Grâce lui soit rendue pour la vie qui abonde et surabonde quand bien même la route de nos pérégrinations est longue et fastidieuse.

Amen


Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *