Saisir les signes des temps
image : Henning Sørby, pixabay.com
Luc 12, 49-56
Très cher Karl Barth, un pasteur et théologien extraordinaire, dit que tout bon prédicateur se doit de prêcher la Parole avec une Bible dans une main et le journal dans l’autre.
Je vous confesse que, ces temps-ci, j’essaie de réduire un peu mes commentaires sur l’actualité, sur la politique et les catastrophes qui nous entourent. Vous assommer avec une prédication qui commence avec l’habituelle référence à l’actualité me semblerait dans notre contexte un peu too much. Pourtant, bien qu’on voudrait éviter de parler d’actualité pendant au moins une minute à l’église, l’Évangile d’aujourd’hui nous partage des paroles de Jésus qui nous y ramène forcément.
« C’est un feu que je suis venu apporter sur la terre – S’il te plait, Jésus, n’empire pas la situation au Canada avec les feux de forêts. »
« Désormais, s’il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées – On le sait déjà avec la politique occidentale… »
Je suis certain qu’on éprouve des sentiments quelque peu particuliers en lisant et en entendant les Écritures. On peut ressentir de la peur par rapport à ce qui se passe, mais aussi de l’irritation, voire de la colère. « Bon ! pourrait-on se dire, on retourne dans des histoires de politiques, de catastrophes naturelles. Ah, Jésus! On peut-tu aller à l’Église sans retomber en sacrément contre tout ce qui passe dans c’monde-ci ? On peut-tu avoir la paix un peu, Jésus ? »
Ce serait une réaction tout à fait légitime, mais… même si la venue de Jésus coïncide avec une paix à venir, elle nous a, en même temps, rendus beaucoup plus sensibles à l’injustice et les divisions. Et là, bonjour l’inconfort, hein ! Comme Québécois et Québécoises, Dieu sait qu’on n’aime pas trop ça, ressentir de la colère. Ce n’est pas un sentiment avec lequel on est à l’aise du tout. Sans entrer dans des explications sociologiques, disons simplement, à mon avis, que nous avons tendance à cacher tous les sentiments qu’on associe à des conflits, à des divisions.
Pourtant, la colère est un sentiment tout à fait normal, non ? Du moins, c’est un sentiment avec lequel Jésus a certainement dû composer. On connaît bien ses pétages de coches légendaires contre les marchands du temple ou encore les pharisiens et les scribes, mais on ne discute pas souvent de sa réaction vis-à-vis de sa propre mort à venir, ce baptême qu’il évoque.
Jésus ne s’est pas dérobé devant ses propres sentiments, et ce, aussi inconfortables puissent-ils être. Sa colère, sa sainte colère, n’a jamais été escamotée ou enterrée sous un velours d’amour. Face aux déceptions, aux divisions, la souffrance, la trahison et sa propre mort à venir aux mains de ses proches, il a quand même poursuivi sa mission pour le bien commun. Il a tenu autant la colère contre les personnes injustes dans une main que l’amour pour eux dans une autre.
La colère et l’amour sont deux sentiments qui ont défini son ministère et l’ensemble de ses relations. Deux sentiments qui ont, cela dit, un pouvoir transformateur. Autant l’amour pour notre prochain nous mène à des actes de bienveillance, autant la colère nous amène à résister au mal. C’est sûr qu’il est difficile de jongler avec la colère et l’amour qui, pour reprendre le vocabulaire de Jésus, nous embrasent tous deux d’un feu dévorant. Pourtant, nous avons besoin de maîtriser ces deux sentiments afin qu’ils créent, ensemble, cette sorte de feu purificateur et transformateur que Jésus évoque.
Un tel avènement dont parle Jésus peut être comparé à un feu de forêt. Vous n’êtes peut-être pas sans savoir que, bien qu’un feu puisse raser l’entièreté d’une forêt, jamais une forêt ne se régénère aussi bien qu’après un incendie. Des cendres peut émerger la vie nouvelle.
Cette bonne nouvelle m’amène donc à vous poser les deux questions suivantes : que faire avec notre colère contre l’injustice afin qu’elle ne reste pas stérile ? Comment peut-elle participer au renouveau de la vie et du monde ?
Ce sont deux questions très difficiles, frères et sœurs dans le Christ. Seuls vous pouvez y répondre. Toutefois, ce renouveau du monde semblerait quasiment impossible si ce n’était, en fait, du passage de notre maître de la mort à la vie. En accueillant nos sentiments, comme Jésus, nous pourrons peut-être saisir l’opportunité de transformer notre monde et, en même temps, nous renouveler en tant qu’individus et en tant que société.
Christ se manifeste à nous chaque jour. Il ne soutient pas la guerre et ne cultive pas la souffrance, mais il agit à travers elles, à travers nous qui sommes ses disciples et les signes de sa grâce au milieu de la division.
Amen