Un amour plus fort que tout
image : Leejoann, Pixabay
Luc 1, 46-55
Vous savez, nos discussions s’avèrent être riches et nourrissantes tous les dimanches. Du moins, elles le sont pour moi qui m’étonne d’aborder des sujets et développer des interprétations auxquels je ne m’attendais pas du tout.
Cela est l’œuvre de l’Esprit du Seigneur qui, de son amour, nous travaille individuellement comme collectivement! Quel plus bel exemple, d’ailleurs, de ce divin ouvrage que la courte discussion que nous avons eue dimanche passé à propos de la parentalité lors de laquelle je vous partageai une réflexion. « Devenir parent, vous dis-je pour parler d’un ami que j’ai accompagné dans son discernement pour être père, ça demande de faire un saut de l’ange. À trop y penser, à trop discerner le pour et le contre, des enfants, on en aurait probablement jamais. »
Cette même réflexion se basant sur mon expérience pastorale m’amène à croire que, une fois la conception d’un enfant réalisée et peut-être même un peu avant, les parents en viennent à oublier leur discernement passé tant ils sont emportés par le sentiment de l’amour. Toutes les contraintes qu’ils anticipèrent, toutes les épreuves à venir qui les empêchèrent de dormir, l’inconnu qui leur fit ronger les doigts jusqu’au sang… Et bien, tout cela semble s’évanouir au moment que le bébé se fait sentir et que l’amour saisit les parents.
Se pourrait-il qu’être parents nous fasse un peu perdre la tête? C’est une impression, d’ailleurs, qui m’est venu à l’esprit en lisant tout au long de la semaine le Magnificat, ce chant dans lequel Marie exprime sa joie d’être comblé par Dieu avec la venue d’un Fils prédestiné à être le Christ.
Toujours en gardant en tête l’enjeu de la parentalité que j’évoquai plus tôt, quelques aspects du chant de Marie exaltant son Seigneur peuvent saisir notre attention. Quoique sa joie comme mère en devenir soit tout à fait légitime, Marie donne toutefois l’impression d’anticiper un peu trop rapidement les choses. Du moins, c’est ce que nous pourrions nous dire en lisant la seconde moitié du Magnificat dans lequel Marie affirme :
Il est intervenu de toute la force de son bras ;
il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse ;
il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles ;
les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides.
Alors là, je ne sais pas pour vous, mais je dirais que Marie semble avoir des attentes grosses comme le Ciel si ce n’est pas pour dire des attentes qui seraient, apparemment, déjà réalisées. Dire qu’un enfant désiré du Seigneur va naître, c’est une chose, mais dire que Dieu vient tout juste de renverser les structures du pouvoir en place en est une autre. Je rappelle que, ce monde juste et gouverné par le Seigneur, nous l’attendons d’ailleurs toujours aujourd’hui en 2025!
Ces affirmations de Marie pourraient nous questionner à savoir si elle saisit clairement la signification de sa grossesse et si elle ne se fait pas des idées. À en croire son chant, Marie semble s’accrocher à l’idée d’un messie victorieux mettant de l’ordre dans son pays. Pourtant, sait-elle comment son fils va vivre à contre-courant de telles idées messianiques… et mourir injustement sur la croix? Voyez-vous, Marie déborde de joie et d’amour, oubliant comme nombre de parents les inévitables épreuves qu’elle vivra comme mère. Des épreuves parfois liées, cela dit, à ses propres attentes vis-à-vis de Jésus.
À ce propos, il est intéressant de mentionner que deux évangélistes semblent aborder à leur manière cette thématique liée à la parentalité. Marc et Matthieu, voyez-vous, sous-entendent la probable existence d’une tension qui existerait entre Jésus et Marie. La scène la plus révélatrice se trouve selon moi dans l’Évangile selon Matthieu. Alors qu’il prêche, Matthieu nous raconte comment la famille de Jésus s’impose à lui dans une aptitude qui m’a l’air un peu passive agressive. Pier Paolo Pasolini, dans son film de 1964 intitulé L’Évangile selon Matthieu, met brillamment en scène ce passage célèbre que vous saurez assurément reconnaître.
Je vous invite donc à être attentifs et attentives à ce qui se passe chez Marie qui, vous le devinerez à son expression, fait expérience d’un déplacement intérieur par rapport à ses attentes et sa perception de la vocation de son Fils.
Cliquez sur ce lien pour écouter l’extrait : https://youtu.be/2hLRzGqOcQ4
Dans cette scène qui me marqua profondément et à laquelle je pense souvent, nous pouvons voir à même le visage de Marie comment certaines de ses attentes semblent se déplacer. Le discours passé du Magnificat, quelque peu tourné vers soi et motivé par ce désir d’un jugement triomphant, laisse désormais la place à l’identité propre du fils.
Comme parents, comme être humain, l’amour peut créer en nous des attentes parfois disproportionnées ou déconnectées. Pourtant, au même instant, ce même amour parental nous oblige à faire expérience de déplacements intérieurs pour mieux accueillir notre enfant. En voyant ainsi Marie être bousculée dans ses attentes pour finalement accueillir Jésus dans son unicité peut nous faire réfléchir à notre propre relation avec le Seigneur.
En ce temps de l’Avent qui se termine, en cette période de Noël qui sera marqué par la naissance de Jésus, quelles sont les attentes que nous portons et quels sont les déplacements que nous vivons actuellement quant à notre relation avec lui?
Bien-aimés dans le Christ, Dieu, qui est notre Père et notre Mère, aime chacun de ses enfants. Il espère voir ses désirs être actualisés à travers nos vies pleinement réalisées. Vous savez autant que moi que nous n’arrivons pas toujours à être à la hauteur comme disciples ou comme parents. Pourtant, l’amour que Dieu nous adresse – tout comme l’amour même que nous portons pour nos enfants – ne cesse pas pour autant.
Bien entendu, Dieu porte lui aussi des attentes envers nous quoiqu’il nous offre sa grâce lorsque nous manquons la cible. L’amour, en effet, est plus fort que tout, Dieu nous accueillant tels que nous sommes. Par conséquent, il nous invite aussi à l’accueillir tel qu’il est, et ce, à la manière de Marie qui, comme vous l’avez vu dans l’extrait du film, s’est laissé déplacer dans ses attentes pour mieux accepter l’œuvre du Seigneur tel qu’il l’accomplira et non pas tel qu’elle le voudrait.
Que ces derniers moments du temps de l’Avent soient pour nous une occasion de réflexion, de méditation à propos de nos espérances. En effet, à l’image de Marie, nous portons nous aussi le Seigneur en nous, fruit de l’amour qui unit la créature à son créateur, l’humanité à son sauveur, l’enfant à son parent.
Qu’il en soit ainsi selon notre foi.
Amen