Un monde ressuscité!

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Colossiens 1, 12-23

Frères et sœurs, pour commencer, laissez-moi vous citer très librement un extrait de prière de communion que j’ai déjà un jour entendu : « Après avoir partagé le pain de l’immortalité, nous te supplions, Seigneur. Nous trouvons la gloire dans notre obéissance au Christ Roi de l’univers. Fais que nous puissions vivre avec lui, éternellement, dans la demeure du Ciel ».

Mine de rien, cette prière plutôt banale en apparence constitue, en fait, un véritable pot pourri d’affirmations théologiques quant au Christ, Jésus. Qu’on soit disciple nouvellement intégré à l’Église ou bien disciple de longue date, je ne pense pas me tromper en disant que nous avons tous et toutes déjà été exposées aux représentations d’un Jésus à couronne, sceptre et même épée en main.

Qu’on en soit conscient ou pas, ces représentations-là soulèvent plusieurs questions, mais suscitent aussi de nombreux malaises. Pendant la Parole sur le pouce, ce laboratoire où les Écritures nous nourrissent chaque vendredi midi, quelques personnes ont fait part de leur scepticisme vis-à-vis de ce dimanche liturgique pourtant populaire.  Comment ne pourraient-ils pas en être ainsi alors que, dans de nombreux coins de pays, une certaine mouvance identitaire se plaît à cultiver cette conception royale du ressuscité pour raccorder le pouvoir politique au pouvoir clérical.  De toute évidence, même encore aujourd’hui, il n’y aurait qu’un pas à faire pour que la fête du Règne du Christ nourrisse cette tentation de certains groupes risquant de verser dans une théologie autoritariste.

Entre vous et moi, nous aurions toutes les raisons de nous en inquiéter et même de dénoncer ce que nous pourrions qualifier d’usurpation de la Voie de l’amour. Ces représentations du ressuscité s’inspirant un peu trop des puissants menant ce monde posent problème. Une lecture des Évangiles suffit pour s’en convaincre, et ce, pour deux raisons dont on trouve quelques échos dans l’Épître aux Colossiens.

Premièrement, de toute évidence, Jésus n’a jamais revendiqué de couronne. Il s’est toujours considéré comme Fils et serviteur de son Père. Il ne s’est pas qualifié de roi en tant que tel si ce n’est, peut-être, s’identifier, devant Pilate, comme appartenant à un « royaume qui n’est pas de ce monde[1] ». D’ailleurs, si nous retrouvons des qualificatifs liés à la royauté dans les Évangiles, il importe de nous rappeler qu’ils ne sont pas les fruits de la théologie de Jésus, mais de celle des gens qui l’entourent et qui essaient de faire sens à son identité ainsi qu’au Royaume dont il parle. C’est un détail, certes, mais dont la nuance peut faire toute la différence.

Deuxièmement, divers passages des Évangiles portent à croire que le ministère de Jésus ne se situe pas dans le champ même d’une mouvance politique à proprement parler, mais plutôt dans celui de la relation à l’autre et à Dieu. Lorsque Jésus prend la parole, il le fait avant tout dans un objectif pédagogique afin que nous soignions nos relations les uns envers les autres comme Dieu soigne la sienne envers chacun et chacune de nous. Cette idée, entre autres, que le disciple doit être comme son maître[2], que l’être humain doit aspirer à être à l’image de son Créateur[3] s’appuie bien entendu sur le commandement de l’amour.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée […] Tu aimeras ton prochain comme toi-même[4]. »

Vous comprenez certainement pourquoi l’idée même d’un Jésus couronné, dominant au sommet même d’une hiérarchie ne concorde pas très bien avec sa théologie ni la Voie de l’amour. Et pourtant! Et pourtant, il faut reconnaître que l’idée même d’un Règne et d’un Royaume fait bel et bien partie du vocabulaire que Jésus emploie pour parler de l’oeuvre de son Père… quoiqu’avec bien des nuances!

On en revient, comme d’habitude, à des tas de questions! Comment donc, en prenant compte des paroles de Jésus, pouvons-nous nous représenter le Règne de Dieu? Si on s’interroge encore en cette fête du Règne du Christ du fait d’une remise en question des représentations monarchiques du ressuscité, c’est qu’il y a anguille sous la roche!

Ma bien humble hypothèse s’appuyant sur une lecture nuancée des paroles de Jésus consiste à croire que le Royaume des cieux, ce Règne auquel il appartient et dont il témoigne, ne concorde pas nécessairement avec ce que nous avons connu ni ce à quoi nous sommes habitués. Il nous est possible de nous représenter le Royaume à partir de cette vie actuelle, mais… pas totalement. Une partie nous échappe, nous obligeant à faire preuve de nuance dans nos représentations du ressuscité et de son Règne.

Évidemment, ce genre de paradoxe peut être déstabilisant pour quelqu’un qui ne connaît pas ou ne saisit pas tout à fait la notion d’altérité qui s’impose avec le Seigneur. Si Jésus s’avère paradoxal dans ses affirmations que nous creusons encore 2000 ans plus tard, la nature de son Règne, elle, l’est tout autant. Mine de rien, c’est peut-être quelque chose avec lequel s’est débattu l’auteur de la fameuse Épître aux Colossiens, forcé d’expliquer aux acolytes quelque chose de vraiment, mais vraiment compliqué à propos de Jésus et du Royaume qui lui est associé. Permettre aux auditeurs de découvrir la Voie de l’amour tout en expliquant la nature de Jésus et du monde à venir… c’est le genre de travail catéchétique qui nous ferait arracher les cheveux de sur la tête et qui pourrait expliquer par ailleurs la tentative quelque peu gonflée en termes d’affirmations qu’on retrouve au beau milieu du texte.

Outre les résultats du ministère du Christ ayant apporté pardon et conversion, il se trouve dans l’épître deux affirmations plutôt intrigantes quant au Règne, au monde à venir :

« Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour, affirme l’auteur. Il est le Premier né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang. Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude ».

Cet extrait d’affirmations pour le moins étourdissantes a pourtant le mérite d’imposer une notion d’altérité dans notre conception de ce Royaume dont parle Jésus. Si Dieu s’est révélé en lui, si le Royaume a surgi dans notre monde dominé par les structures de pouvoirs et les forces de la mort, son Règne n’implique ni l’effacement du monde actuel ni une conformité avec celui-ci. La mort et la résurrection de Jésus supposent l’idée d’un monde qui disparaît et qui, dans une certaine continuité, se relève d’entre les morts, renouvelé par l’amour du Seigneur. Le Royaume qu’évoque Jésus se trouve donc parmi nous du fait de l’incarnation, mais aussi dans un à-venir porteur d’altérité. On peut qualifier le Christ de roi, de souverain, mais d’une nature qui serait, ultimement, bien différente de notre expérience de la royauté humainement parlant.

Bien-aimés dans le Christ, l’Esprit nous convie ce soir à célébrer le Règne du tout autre à travers même ces relations que nous soignons avec l’ensemble de la Création. Nous sommes, en fait, face à la transition non pas tant du peuple des saints, mais d’un monde qui s’en va vers sa perte pour ensuite renaître de ses cendres.  Pour aider à cette transition, le Seigneur nous invite à moduler nos vies selon les désirs et les rêves qu’il porte pour nous sans pour autant négliger les circonstances qui sont les nôtres. Le paradoxe de Jésus, de sa royauté – si on peut dire – est aussi le nôtre qui avons, comme lui, un pied dans le présent et l’autre dans l’avenir, un pied dans l’humanité et l’autre dans la divinité. Notre monde passe, mais, grâce soit rendue au Christ, ce même monde ressuscitera aussi comme lui.

Préparons donc ensemble les sentiers du Seigneur, la vie, la mort n’étant que des étapes marquant la venue de son Règne en nous et parmi nous.

Qu’il en soit ainsi selon notre foi!

Amen


[1] Jean 18, 36. [2] Luc 6, 40. [3] Genèse 1, 26-27. [4] Matthieu 22, 37.